Dim. des Rameaux et de la Passion (29/3) : Commentaire
Dans la pénible montée vers Jérusalem, vers la réalisation finale du plan de Dieu, vers “l’heure”, voici la dernière étape, courte, quelques jours rapides et décisifs, la rude montée vers la croix.
Mais que se passe-t-il ?
On s’attendrait à des habits austères - on revêt un ornement festif. Ce n’est pas le glas du Vendredi saint - c’est le chant triomphal de Pâques. La procession de ce jour n’est pas un cortège funèbre - c’est une marche victorieuse : GLOIRE, HONNEUR, LOUANGE... La palme, symbole du triomphe, et l’olivier, signe de paix, sont agités avec des Hosannas de joie.
C’est que la liturgie n’entend pas rejouer un drame historique. Elle célèbre le Christ présent au milieu de nous, et ce Christ ne souffre plus, ne meurt plus. Il est vivant, ressuscité. Dans cette procession l’Eglise acclame le Christ d’aujourd’hui. Et, même s’il y a une part de souvenir et jusqu’à une part de mime, si nous revivons le déroulement des faits depuis l’entrée à Jérusalem en passant par la Cène jusqu’au Vendredi saint, c’est dans la lumière de Pâques que nous méditons les événements. La libération que le Christ nous a acquise sur la croix, déjà nous en jouissons. Ce n’est pas un retour en arrière, la célébration du souvenir. C’est notre actuelle liberté que nous fêtons.
Plus encore : cette procession célèbre l’avenir, notre propre entrée en gloire dans la Jérusalem céleste. Non seulement le passé et le présent - l’avenir est fêté, et cette procession prend une allure d’Avent. Les thèmes mélodiques rappellent étrangement ce temps liturgique : Portes, levez vos frontons... Béni soit celui qui vient !
Ne sera choqué de ces correspondances que celui qui ne sait combien la liturgie est globale. Aucune fête ne se célèbre isolément, toutes se donnent la main. Noël, qui paraît bien loin, vient ici à son achèvement : le Christ est né pour ce jour où il nous sauve. L’Avent semble bien mal venu, et pourtant la Pâque du Christ provoque un nouvel Avent : la résurrection du Christ nous permet d’attendre la nôtre. Ce Dieu qui est présent dans l’assemblée eucharistique, qui était mort, il viendra accomplir notre résurrection. Nous portons ces rameaux pour fêter le Christ notre Roi ; accorde-nous d’entrer avec lui dans la Jérusalem céleste (oraison de la bénédiction des rameaux).
Cette vue est fondamentale, sous peine de méconnaître les intentions de la liturgie, et de réduire celle-ci à des souvenirs, émouvants sans doute, mais qui ne seraient que des retours en arrière.
Vivons donc la Semaine sainte dans cette optique globale, prenons conscience que l’Eglise, pendant ces jours saints, ne commémore jamais la passion du Christ (qui est du passé) sans célébrer sa résurrection (qui est du présent) et sans attendre son propre passage vers Dieu (qui est à faire).
Enfin, faut-il rappeler que ces liturgies ne seront vraies que lorsque nous nous efforcerons de vivre ce que nous célébrons ? Nous l’avons essayé loyalement pendant tout le Carême. Nous voici au dernier effort, celui de la ligne droite, tout près du but.
Entrons à Jérusalem !
PROCESSION DES RAMEAUX
Elle a son origine à Jérusalem, où mieux qu’ailleurs, on pouvait, sur place, reconstituer les faits. On se rassemblait au mont des Oliviers, rameaux en mains, enfants devant, l’évêque assis sur un âne. Cette procession connut un vif succès et se répandit un peu partout, traînant avec elle le germe d’une célébration anecdotique, alors que la vraie liturgie est globale.
La liturgie post-conciliaire a redonné à cette procession son caractère pascal, en célébrant le Christ Roi, le Ressuscité qui entre dans la Jérusalem céleste - en même temps que son caractère eschatologique (notre entrée future dans la gloire).
Où cela est possible, on se rassemble en un point qui permette un cortège vers l’église. Les deux oraisons (au choix) donnent le sens du geste : fêter le triomphe du Christ et participer un jour à sa résurrection dans la Jérusalem céleste. Après une simple bénédiction des rameaux, on lit l’évangile de l’entrée messianique du Christ à Jérusalem, qui donne à la procession son sens.
Evangile
Pendant l’année A, on lit le récit de Matthieu, en B celui de Marc ou encore celui de Jean, en C celui de Luc. Les trois racontent les mêmes faits et les interprètent (avec les variantes coutumières) identiquement.
Au moment où il est persuadé que sa mort violente est proche, Jésus prend soin de ne plus habiter en ville, mais au dehors, dans un lieu plus sûr. Cependant il veut faire un geste éclatant. Il se fait acclamer par la foule, il entre en triomphe à Jérusalem. Serait-ce du triomphalisme ? C’est un geste prophétique. Le temps de quelques heures, il veut montrer clairement quel est le sens qu’il donne à sa mort prochaine. Humainement, psychologiquement, il tombe victime de la haine des pharisiens ; il a été imprudent, il est allé trop loin. Mais ce n’est que devanture. En fait il va librement à sa mort, et il y va en Messie, en envoyé du Père.
Aussi choisit-il comme monture une ânesse et son petit, pour bien montrer qu’il est le Roi-Messie dont parle le prophète Zacharie (). Celui-ci avait prédit que le Messie n’entrerait pas dans sa ville monté sur le coursier des puissants, mais sur un âne, l’humble monture des pères d’Israël.
La foule l’acclame comme ce Messie : Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Dans son enthousiasme, la foule fait un geste réservé aux rois entrant dans leurs villes : beaucoup étendirent leurs manteaux (comme on déroule aujourd’hui les tapis d’accueil), d’autres coupèrent des branches... et en jonchaient la route (d’où le nom de dimanche des Rameaux donné à ce jour).
Comme Jésus entrait à Jérusalem, l’agitation gagna toute la ville. On (probablement les pharisiens) se demandait : qui est cet homme ? Oui, qui est-il ? La foule, plus simple, plus directe, l’avait reconnu : C’est le prophète Jésus. La foule, selon Luc, crie encore : Il vient au nom du Seigneur, lui notre Roi. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux (des résonances de Bethléem, quand les cieux s’ouvrirent pour manifester le Messie naissant).
Les disciples ne comprirent pas sur le moment, dit Jean. Mais quelques pharisiens comprirent la prétention inouïe de Jésus. Un blasphème ! Aussi disent-ils (selon Luc) à Jésus : Maître, arrête tes disciples ! Ne tolère pas ce sacrilège ! Mais lui leur répondit : Etes-vous donc si aveuglés ? Ne voulez-vous toujours pas admettre qui je suis ? C’est si évident que s’ils se taisent, les pierres crieront.
La foule, quelques jours plus tard, changera comme une girouette et criera : Crucifie-le ! Les pharisiens, eux, auront la terrible logique de leur haine, une haine sacrée - pour protéger les droits de Dieu ! Nous, éclairés par la résurrection de Jésus, comme les disciples quand il eut été glorifié (récit de Jean), nous voyons, dans cette entrée à Jérusalem, l’entrée du Christ dans sa gloire. Nous chantons déjà le Christ de Pâques et considérons, à juste titre, ce dimanche comme la fête du Christ Roi. Un jour, dans la liturgie céleste, nous l’acclamerons selon un chant des premiers chrétiens, les palmes de la victoire pascale à la main : "Louange, gloire, sagesse, reconnaissance, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles" ().
Puis le cortège s’ébranle, tous portent des rameaux et chantent des hymnes au Christ Roi, éventuellement complétées par des chants de l’Eglise en marche.
Quand tous ont pris place dans l’église, le prêtre dit l’oraison d’ouverture à la liturgie de la Parole. Les autres rites : chant d’entrée, prière pénitentielle, Kyrie... étant naturellement omis.
• Les rameaux bénits (palme, branche d’olivier, buis, thuya...) sont un signe de victoire, un signe pascal. On les porte pendant la procession et (c’est l’idéal) pendant la lecture de la passion (pour méditer la mort du Christ sur le fond de sa victoire). On les fixe à une croix dans la maison, comme signe de la victoire du Christ, on les dépose sur les tombes, beau geste de foi en la résurrection ces défunts - si l’on veille à ce que cette dernière coutume dépasse le stade d’un simple culte des morts.
MESSE DE LA PASSION
La première lecture évoque le Messie souffrant. Elle efface apparemment le caractère triomphal de la procession, mais le motif pascal réapparaît dans la magnifique hymne de la deuxième lecture, où l’apôtre, après avoir confessé l’abaissement du Christ, proclame son élévation en gloire. Cet arrière-fond glorieux sera à nouveau masqué par la lecture de la passion pour reparaître dans le chant vigoureux de la préface : Vraiment il est juste et digne de te glorifier... par Jésus... qui en mourant a détruit notre péché, en ressuscitant nous a fait vivre et nous sanctifie. Et la célébration se termine avec la sereine prière : Donne-nous dans la résurrection glorieuse du Christ de parvenir au Royaume que nous attendons.
Première lecture : Is 50,4-7
Le livre d’Isaïe contient quatre poèmes étranges appelés chants du serviteur de Yahvé, parce qu’il y est question d’un serviteur de Dieu dans lequel l’Eglise, très tôt, a lu le Messie. Un messie souffrant, assez différent du messie triomphant qu’attendaient les Juifs. Un Christ souffrant qui devient un exemple pour le chrétien éprouvé. Nous lisons aujourd’hui le troisième poème. Ecoutons le Christ lui-même nous parler.
Dieu, mon Seigneur, le Père, me réveille chaque matin par sa Parole, pour m’instruire. Il m’instruit sur son plan d’amour que je dois réaliser. Un plan qui passe par la souffrance. Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé à sa volonté. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
Mais le Seigneur est à mes côtés, il vient à mon secours. Il m’a ouvert l’oreille sur l’issue de cette passion. Aussi je ne suis pas atteint par les outrages, ils ne peuvent rien sur moi. Car j’ai rendu mon visage invincible, dur comme pierre. Je sais que je ne serai pas confondu, je sais que la victoire pascale est au bout.
Chrétien qui suis le chemin du Christ pendant cette Semaine sainte, tremble devant les souffrances et l’épreuve ; tu restes humain. Mais sache que tu ne seras pas confondu. Le Seigneur vient à ton secours. Même ta mort débouchera dans la joie près de lui. Alors, sache à ton tour réconforter celui qui n’en peut plus.
Psaume : Ps 21
Ces versets, tirés du psaume qui est, par excellence, celui de la passion, nous pouvons les prier - avec le Christ délaissé sur la croix : ils me rongent (ils m’ont percé) les mains et les pieds... ils partagent mes habits - avec tous les crucifiés d’aujourd’hui qui poussent à nouveau son cri : pourquoi ? - avec les chrétiens persécutés dont les bourreaux se moquent : il comptait sur le Seigneur... qu’il le sorte de là - avec les chrétiens éprouvés par la maladie jusqu’à en être ébranlés dans leur foi : mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? En leur nom et en notre nom propre nous prions : toi, Seigneur, ne reste pas loin, viens vite à mon aide.
Mais n’oublions pas le deuxième extrait du psaume. Il exprime la confiance inébranlable du Christ en son Père qui le ressuscitera. Tu m’as répondu. Bientôt, à Pâques avec lui, nous chanterons sa victoire et, avec lui, nous te louerons, Seigneur, en pleine assemblée, nous proclamerons ton nom devant nos frères.
Deuxième lecture : Ph 2,6-11
Nous sommes ici en présence d’une hymne liturgique, sans doute utilisée dans des communautés primitives. Vaste coup d’œil panoramique sur le Christ dont on confesse la divinité pré-existante : le Christ dans la condition de Dieu ; l’incarnation : devenu homme comme les autres ; la passion : il s’est abaissé jusqu’à mourir sur une croix ; enfin la résurrection glorieuse : Dieu l’a élevé. Le Christ reçoit dans sa résurrection un nouveau Nom (le nom désigne l’être, la fonction), ce Nom est : Seigneur, mot consacré pour désigner le Christ de gloire, maître du cosmos, de l’univers dont sont détaillés les trois niveaux, selon la cosmologie d’alors : aux cieux, sur la terre, dans l’abîme.
Admirable mouvement parti du Père et qui retourne à lui : pour la gloire de Dieu le Père. Cette gloire est le fondement et le contenu de toute liturgie, de la terrestre comme de la céleste.
Mais on retiendra surtout, pour ces jours saints, l’obéissance du Christ à son Père, une obéissance jusqu’à la mort et la mort ignominieuse sur une croix. C’est là le point de départ de son exaltation : c’est pourquoi Dieu l’a élevé. Ce chemin de l’obéissance et de l’abaissement, il nous faudra le prendre nous aussi ; il n’y en a pas d’autre pour parvenir à notre propre élévation.
Evangile : la Passion du Seigneur
Pendant l’année A on lit la passion selon saint Matthieu (Mt 26,14-27,66) ; l’année B celle de Marc (Mc 14,1-15,47) ; l’année C celle de Luc (22,14-23,56). La passion selon saint Jean (Jn 18,1-19,42) est lue le Vendredi saint.
La passion et la résurrection du Christ sont, dans leur contenu, l’Evangile par excellence et, historiquement, le premier noyau de notre évangiles écrits. Ici est transcrit ce qui faisait la trame de la prédication des apôtres (voir ainsi que ; ; ; ; ...). Autour de ce noyau le reste s’est lentement construit. C’est assez dire l’importance centrale de ces pages qui relatent l’événement majeur à l’origine de notre libération.
Ces récits sont autre chose qu’un simple reportage sur une mort tragique ; ils se présentent comme une méditation “par après”, sur le pourquoi des faits. Ce pourquoi est indiqué par de nombreuses citations de psaumes, les mots du Christ à la cène, ses rares paroles devant le Sanhédrin, devant Pilate et en croix. Les citations de l’Ancien Testament ont encore pour but de faire comprendre à des Juifs convertis comment le scandale d’un Messie crucifié pouvait entrer dans le plan de Dieu.
Il faut donc écouter ces textes dans un climat de prière, rendre grâce pour la libération que le Christ nous a acquise dans sa passion, nous repentir de nos lâchetés qui “recrucifient le Christ dans nos frères”, et intégrer la passion des hommes d’aujourd’hui dans celle de Jésus.
C’est la communauté qui lit et non seulement le ou les lecteurs. Il y a donc intérêt à y faire participer l’assemblée en entrecoupant le récit de chants qui expriment le sens des faits et notre réponse de foi - à la manière de ces admirables passions de Bach où le récitatif est enrichi du choral des auditeurs.
Le noyau du récit est le même chez les quatre évangélistes, au moins à partir de l’arrestation. Arrestation, comparution devant le Sanhédrin puis devant Pilate, crucifixion et mort font les grandes étapes du drame.
Mais chaque évangéliste a sa manière propre de méditer les faits : Marc - au récit le plus ancien - raconte le fait brut, sans fioritures. Le texte est dru, ramassé. Et cette sobriété même accentue l’effroi ; Jésus est seul, il meurt en poussant un grand cri.
Matthieu suit la trame de Marc, mais il la développe, ajoute des scènes, commente, sans pour cela troubler la ligne primitive.
Luc écrit, dirait-on, pour soutenir la foi des premiers chrétiens déjà en butte aux persécutions. Jésus est décrit comme le premier des martyrs ; il est innocent comme eux, comme eux il a peur, la croix pèse, il faiblit. Mais il puise dans la prière la force de tenir (voir l’agonie ).
Jean est lu le Vendredi saint.
Après cette longue méditation de l’Ecriture - qui annonce déjà les grandes liturgies du Vendredi saint et de la Nuit pascale - nous célébrons ce que nous avons médité : nous le vivons avec le Christ. Dans l’eucharistie il nous rend présent le mystère de sa mort : "Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur" (). Mais ce n’est plus simple souvenir du passé. Le Christ est présent, comme le décrit l’Apocalypse () : Agneau (pascal) debout (ressuscité) et comme égorgé (portant dans son corps de gloire les signes de sa mort victorieuse).
La liturgie s’achève dans une prière sereine où brillent déjà les premières lueurs de Pâques.
Ce qui devient clair :
Quand tu contemples le Christ avec les yeux intérieurs, il te devient clair que le “monde” qui le crucifie encore fait fausse route, et que le vrai vainqueur c’est l’Homme en croix. Oui regarde, contemple (préface de la Passion).
Prêtre du diocèse de Luxembourg.

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