18e dimanche du temps ordinaire - A
1. Voilà certainement l’événement le plus connu des évangiles. Les quatre évangélistes le rapportent, ce qui est rare. Matthieu et Marc le font même deux fois avec des variantes. Les détails sont surprenants : 5 000 personnes, à multiplier par trois au moins si l’on compte les femmes et les enfants. Réunies dans un endroit éloigné de tout lieu habité mais pourtant couvert d’herbe. Matthieu et Marc écriront dans leurs seconds récits qu’ils étaient déjà là depuis trois jours. Foule immense, imprévoyante, en attente et il y a si peu à distribuer. Cependant il y aura des restes, douze corbeilles, qu’il faut ramasser pour que rien ne se perde.
Manifestement le récit doit être lu avec d’autres yeux que ceux d’un témoin, d’un historien. Mais il a du sens. Où le trouver ?
2. Le premier se lit déjà dans les premières lignes : « Son cœur fut rempli de pitié pour les foules qu’il voyait, car ces gens étaient fatigués et découragés, comme un troupeau qui n’a pas de berger. » L’image d’un troupeau sans berger est parlante. Sans guide et sans protecteur, le troupeau ne sait où aller pour trouver un pâturage et se trouve à la merci de ses prédateurs. Jésus a constaté combien nombre de ses concitoyens étaient mis de côté. Il se serait contenté des miettes tombées de la table de ce riche festoyeur, ce Lazare malade assis à sa porte. Ces lévites serviteurs du Temple ont changé de côté de route au vu de cet homme mourant sur l’autre côté. Qu’il se taise, cet aveugle de Jéricho implorant la pitié de Jésus. Il s’offusque, ce pharisien qui avait invité Jésus à sa table lorsqu’il le voit faire bon accueil à cette femme demandant un pardon qu’on lui refusait. On ne guérit pas un jour de sabbat. On ne peut même pas cueillir quelques épis de blé au passage. On n’entre pas dans la maison d’un publicain, on ne peut encore moins manger à la table des réprouvés pour manque de fidélité aux prescriptions du Temple. « Le Seigneur est tendresse et pitié » et avait pourtant clamé le psalmiste. Les évangiles sont remplis du bon accueil que leur fit Jésus et qu’il demande à ses disciples de faire.
3. Mais il y a plus dans ce récit. « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction. » Cette bénédiction, prononcée au début de chaque repas par le chef de famille, Jésus la prononcera à nouveau, quasiment mot pour mot, le jeudi soir avant la Pâque et instituera l’Eucharistie. Manifestement ce récit annonce celui de la dernière Cène. Et depuis sous ce même peu de pain est multiplié le don que Le Seigneur fit de lui-même, à l’infini dans l’espace et le temps. On doit à saint Thomas d’Aquin, à la demande en 1264 du pape Urbain IV, la séquence toujours chantée lors de la Fête-Dieu : Lauda Sion Salvatorem. « La chair de Jésus-Christ est une nourriture, son sang un breuvage ; et il demeure tout entier sous les deux espèces. On s’en nourrit, mais sans le couper, sans le rompre, ni le diviser ; on le reçoit tout entier. Un seul reçoit autant que mille ; tous s’en nourrissent sans le consumer. »
4. « Faites ceci en mémoire de moi » avait conclu Jésus, donnant ainsi l’ordre à ses disciples de refaire ce qu’il avait fait. On y a vu là l’origine du sacerdoce. Mais c’est en limiter la portée que de le restreindre à quelques appelés. Ils étaient quelques milliers, ceux du récit. Aujourd’hui ils sont 800 millions, plus de 9 % de la population mondiale, ceux qui n’ont pas de quoi se nourrir correctement. Selon les statistiques de l’ONU, sur les 181 millions d’enfants, un enfant sur quatre de moins de cinq ans vit en situation de pauvreté alimentaire sévère dans le monde et trois millions d’entre meurent chaque année de la faim. Entendons bien. Jésus nous demande, comme à ses disciples, de devenir porteurs de sa générosité, de distribuer déjà de ce pain-là. Nous n’en avons que peu pour tant de monde. Mais il se multipliera si nous apportons un peu de ce peu à l’une de ces nombreuses associations qui nous sollicitent. Ne nous disons jamais comme on a pu l’entendre : « J’ai assez donné… »

Capitaine de Port Saint Nicolas.
Prêtre du diocèse de Metz. Fut professeur de sciences physiques et directeur du lycée Saint-Augustin à Bitche (57).
Activités pastorales dans les communautés de paroisses du Bitcherland.
Animation d’ateliers d’information et de réflexion sur les textes bibliques et l’histoire chrétienne : Pères de l’Eglise, fondateurs des grands ordres religieux, les grands papes, les grands saints du Moyen-Âge, du XVIe siècle. Des présentations à découvrir sur le site.
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