33e dim. ordinaire (15/11) : Pistes pour l’homélie
Piste 1
Le maître dont nous parle l’Evangile est véritablement diabolique ; or ce maître nous l’identifions spontanément à Dieu ! Un Dieu donc qui ne prête qu’aux riches. Il semble cautionner la dure réalité de notre monde dans lequel les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres.
Connaissant un peu l’esprit qui animait Jésus, nous pouvons penser que cette lecture hâtive ne peut être juste.
Essayons alors d’en approfondir la compréhension.
Remarquez d’abord que dès le début de l’Evangile, « le maître, après avoir donné, s’en va ». Geste très important car c’est en se retirant qu’il permet à ses serviteurs de vivre en toute liberté. Tirons-en une 1re conclusion : tout ce qui nous est donné est un don véritable, ce n’est pas un prêt. Et ce don appelle notre responsabilité : qu’allons-nous en faire ?
Une 2e chose : l’Evangile nous montre que les 3 serviteurs ont reçu différemment, mais ils ont tous reçu quelque chose. Autrement dit, qui que nous soyons, tous nous avons reçu du talent, au moins 1, et le plus précieux, celui de la vie.
Or curieusement, ce talent le plus important est peut-être le plus difficile à faire fructifier et même parfois le 1er à être enfoui ! La première chose nécessaire pour faire fructifier nos talents est naturellement d’être convaincu qu’on en possède ! Or nous avons toujours cette fâcheuse tendance à voir les talents des autres avant les nôtres. Croire en soi et en ses capacités, croire en sa valeur, même si on ne se sent pas très doué, est fondamental pour tout être humain qui veut grandir. Le 3e serviteur est l’exemple même de ceux qui sont incapables de faire grandir ce qu’ils ont reçu. Et s’il ne parvient pas à faire fructifier son talent c’est parce qu’il vit dans la peur. Sans doute aussi parce qu’il considère son talent comme un don pour lui-même, pour en jouir, en profiter égoïstement sans voir que ce don ne sera profitable que s’il le met au service des autres. Et voilà pourquoi le maître le condamne. Non pas parce qu’il n’a pas accumulé mais parce qu’il n’a pas fait fructifier.
Une 3e chose : Nous avons toujours une fâcheuse tendance à l’accumulation qui amène une hiérarchie entre les humains. Alors que ces trois serviteurs, eux, considèrent comme un honneur de recevoir la confiance de leur maître, nous mettons de la concurrence entre eux et spontanément nous plaçons celui qui a fait fructifier ses 5 talents en tête. Or nous savons que l’accès à la joie ne dépend pas ni de l’accumulation des biens ni de notre place dans la hiérarchie.
La vraie joie dépend plus de notre fructification que de l’accumulation.
Quelle que soit la quantité de nos talents, tous nous sommes là avec nos désirs, nos besoins, nos manques, nos fragilités, nos questions et incertitudes. Mais nous avons tous une capacité de fécondation, la capacité de porter du fruit. Ne perdons pas notre énergie à essayer de nous comparer aux autres, ou d’acquérir les dons des autres mais « devenons ce que nous sommes », ce à quoi la vie nous appelle et cultivons ce que nous avons. Alors nous comprendrons que la vie reçue et reconnue comme telle oriente vers les autres, vers la rencontre c’est-à-dire la réciprocité.
Dans la parabole, les cinq talents en amènent cinq autres, comme les doigts d’une main, lorsqu’elle est tendue et offerte, rencontrent les cinq doigts d’une autre main. Deux talents en amènent deux autres, comme des yeux aimants peuvent aussi en rencontrer d’autres.
Piste 2
La conclusion de cette parabole des talents semble évidente : Dieu est dur, voire même cruel, car finalement qu’est-ce que ce dernier serviteur a fait de si horrible pour mériter un tel châtiment ? Dieu prendrait-il le visage d’un exécrable capitaliste sans scrupule ?
Ce n’est certainement pas la figure que l’ensemble des Evangiles nous présente de Dieu.
Revenons-en au texte pour essayer de comprendre.
Un homme part en voyage. Cet homme est l’image de Dieu qui se retire afin de permettre à l’humain de créer sa vie et de cultiver le monde comme un jardin. En partant, Dieu n’abandonne pas l’humain à son triste sort, il lui confie ses biens, c’est-à-dire son Esprit, sa Vie.
Autrement dit, en se retirant, Dieu responsabilise les hommes et leur confie une participation essentielle à la création du monde. Chaque homme est différent car il a reçu une part d’être différente.
Or le poison qui gangrène souvent nos vies est la dépréciation avec laquelle nous nous considérons. Beaucoup de gens vivent avec une piètre idée d’eux-mêmes. Ils se comparent aux autres qu’ils trouvent toujours plus beaux, plus intelligents, plus heureux, plus riches… or la Bonne Nouvelle de cette parabole est l’invitation à poser sur soi un regard bienveillant – qui est aussi le regard de Dieu sur nous. « Aimer Dieu et son prochain comme soi-même » voilà le 1er commandement nous disait Jésus. « Il ne faut pas s’aimer soi-même moins que Dieu nous aime » disait saint François de Sales. Sans cette conviction intérieure de notre dignité personnelle nous ne pourrons rien entreprendre, ni rien créer. « Vous êtes tous les fils de la lumière » nous dit aussi saint Paul.
Nous disions donc que Dieu part, se retire, autrement dit il cesse d’être le Dieu garantie, protection, celui qui fait tout indépendamment de nous.
Mais voilà, celui qui n’avait reçu qu’un talent creusa la terre et enfouit l’argent de son maître.
Pourquoi ne fait-il pas comme les 2 autres ? Tout simplement parce qu’il a peur. Il n’a pas confiance en lui et il a peur du maître. Il n’ose pas prendre de risques, il n’ose pas engager sa liberté. N’est-ce pas ce qui nous arrive parfois ? Nous préférons la sécurité, voire la tranquillité, et enfouissons, sacrifions notre liberté et qu’on nous foute la paix. « J’ai eu peur » dit le dernier serviteur.
« Peur de Dieu » ! Comment l’être humain a-t-il pu se méprendre de la sorte et croire que Dieu est pour le malheur ? Cette frayeur paralyse la liberté humaine, lui fait courber la tête devant la loi au lieu de trouver dans la Parole le dynamisme pour son propre épanouissement.
Le qualificatif « mauvais » donné au serviteur dénonce une vie stérile qui refuse le risque et l’aventure.
Oserait-on dire par cette parabole que le mal réside davantage dans l’inertie de la vie que dans le jeu du risque et de l’audace ?
Nous comprenons donc que c’est la vie qui se condamne elle-même lorsqu’elle devient impuissante ou stérile. Elle devient enfermement, solitude tragique de celui qui s’enferme dans sa bulle.
En dehors de la vie risquée pour le monde, donnée, vécue pour les autres, il n’y a que « pleurs et grincements de dents ».
Piste 3
Comme la parabole des ouvriers de la 11e heure, celle des talents a de quoi nous indigner de prime abord pour son injustice.
Il n’a pas fallu attendre l’Evangile de saint Matthieu pour constater avec une accablante évidence, que dès la naissance, il existe entre les hommes de terribles et choquantes inégalités. Et ce qui peut nous surprendre davantage c’est qu’une telle inégalité soit cautionnée par Dieu qui semble dire aujourd’hui : « Je comble un tel de tous les dons et je ne donne rien ou presque rien à l’autre. »
Il semble aussi démontrer que tous les projets d’égalité lancés par les marxistes ou autres idéalistes…sont de dangereuses utopies. Ce qui choque c’est que certains sont accablés d’épreuves tandis que d’autres sont comblés de bonheur. Sans doute il est des hommes qui ont pu réduire certaines inégalités mais aucun n’est parvenu ou ne parviendra jamais à anéantir les inégalités de départ.
Ceci me fait penser au joueur de cartes. Au départ personne ne reçoit le même jeu : certains ont plein d’atouts, d’autres un seul, d’autres aucun. Mais un bon joueur, même s’il se lamente un peu sur sa malchance, essaye de jouer le mieux possible avec les cartes qu’il a reçues. Et même avec très peu d’atouts, il lui arrive de gagner tandis que d’autres, avec beaucoup d’atouts, perdent le jeu.
De même encore les instituteurs et les professeurs savent mieux que quiconque que les surdoués ne décrochent pas nécessairement les meilleurs places et sont souvent dépassés par d’autres intelligences moyennes mais qui ont assez d’humilité pour accepter leurs limites.
Nous savons aussi que certains champions olympiques ont parfois du vaincre un terrible handicap physique pour pouvoir, à force d’efforts et de sacrifices, atteindre la plus haute marche du podium. Combien aussi de chefs d’Etat ou de grandes entreprises sont issus d’un milieu modeste…
Nous pouvons déjà tirer une première conclusion : si chaque homme, si chaque femme, quelle que soit sa place occupée dans la société, tentait tout simplement de faire fructifier ses talents au service des autres, comme notre monde serait formidable !
Mais poursuivons notre réflexion. « J’ai eu peur » avoue le 3e serviteur qui a enfoui son talent dans la terre. Mais de quoi, de qui a-t-il peur ? De son maître ? Alors que celui-ci a fait preuve de confiance envers lui, qu’il l’apprécie puisqu’il lui confie une part de ses biens.
« Il a peur » ! Or nous savons que la peur paralyse, démobilise…
Cette parabole des talents deviendrait plus simple à comprendre si l’on nous disait que le capital confié, le talent, n’est rien d’autre que l’amour. Dieu donne à chacun des talents d’amour. Or l’amour ne s’enfouit pas dans la terre ou alors il étouffe. Par nature l’amour est créatif, inventif, plein d’imagination… S’il n’est pas continuellement en voie de développement, il se dessèche.
Pourtant l’amour suscite aussi la crainte. La crainte mais non pas la peur. La crainte de ne pas aimer suffisamment. L’amour suscite la crainte mais une crainte qui dynamise, donne de l’audace d’entreprendre pour que l’amour grandisse et porte du fruit.
Certainement que les 2 premiers serviteurs qui ont reçu 5 ou 10 talents ont ressenti au fond d’eux-mêmes une profonde émotion de se voir confier une telle responsabilité.
Etre « bon »serviteur ne serait-ce pas d’abord se laisser prendre par l’émotion devant la confiance qui nous est offerte ? Certainement que cette émotion dynamisera, décuplera nos énergies, nous donnera l’audace de sortir des sentiers battus pour réinventer l’amour et lui donner sans cesse de nouveaux visages.

Prêtre du diocèse de Namur, † 2017.
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