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3e dim. ordinaire (23/1) : Commentaire

Le Christ se présente à nous, pendant cette liturgie, à la façon dont le représentent les belles icônes orientales : majestueux, oint par l’Esprit du Seigneur, dans une main le livre de la Parole pour nous enseigner, l’autre main élevée pour guérir et libérer. « Aujourd’hui (pendant cette messe), cela s’accomplit » (évangile). Ecoutons avec attention le Christ qui nous enseigne, nous parle au cœur (première lecture). Ainsi formons-nous autour du Christ un “corps mystique” (deuxième lecture).

Première lecture : Ne 8,1-4a.5.6.8-10

C’est le seul passage du livre de Néhémie que nous lisons aux messes du dimanche. Ce livre (avec celui d’Esdras, le prêtre scribe dont parle cette lecture), fait partie du groupe des chroniques tardives ; il relate la reconstruction de Jérusalem et sa restauration spirituelle. Il n’y a plus de dynastie royale. Nous assistons à la naissance de ce qu’on appelle le judaïsme, centré sur la méditation de la Loi, d’où l’influence croissante des scribes qui la commentent.

Au retour de l’Exil, c’est la reconstruction, non seulement des murs de Jérusalem, mais de la communauté de foi. Ce regroupement spirituel se fait autour du livre de la Loi, expression pour désigner la parole de Dieu consignée dans les livres saints. La source de la communauté, aujourd’hui encore, est là : "Tu as les Ecritures, tu as le Christ."

On notera le souci du chef-scribe Esdras de traduire, de donner le sens pour que tout le monde comprenne - et le souci de faire participer l’assemblée : elle répond : Amen, Amen. On remarquera enfin l’assurance, la force, la joie que leur donne la méditation de l’Ecriture : la joie du Seigneur est notre rempart, plus que les murs inachevés de Jérusalem, plus que nos sécurités matérielles.

Cet éloge de l’Ecriture prépare l’introduction générale de l’évangile de Luc et, dans ce même évangile, le début de la prédication de Jésus à partir des saints livres.

Psaume : Ps 18

La loi, la charte, les préceptes, le commandement, les décisions du Seigneur... n’ont rien de juridique. C’est la parole de libération que Yahvé donne à son peuple et que contient le livre de la Loi, la sainte Ecriture.

Oui, Seigneur, tes paroles redonnent vie, réjouissent mon cœur, clarifient mon regard. Ah ! que je les garde dans mon cœur, que je les médite ! Puis que monte vers toi le murmure de mon cœur, que les faibles paroles sorties de ma bouche te louent, soient action de grâce. Accueille-les.

Deuxième lecture : 1Co 12,12-30

On se rappelle les tensions dans la communauté de Corinthe où certains, fiers de leurs dons ou charismes, avaient tendance à mépriser les autres. Dimanche dernier, Paul avait ramené cette pseudo-élite à la raison. Paul reprend ici le même sujet avec la même intention de porter ses Corinthiens à l’humilité et à l’unité.

Pour se faire comprendre, il utilise la comparaison parlante du corps humain. Comme notre corps, pourtant fait de plusieurs membres, forme un tout, ainsi - on s’attendrait : ainsi les chrétiens entre eux, font un tout. Mais Paul dit : ainsi le Christ. Cette tournure inattendue, mais intentionnelle, nous révèle que les membres de la communauté ne constituent pas à vrai dire le corps, c’est le Christ qui est le corps, l’espace dans lequel nous vivons la foi, l’arbre sur lequel nous sommes entés. L’ecclésiologie est d’abord christologie ! Sans doute l’Apôtre reprend-il peu après : nous formons un seul corps. L’une et l’autre vues se complètent.

Etre ainsi le corps du Christ, n’est pas notre fait. Cela est grâce : nous avons été baptisés dans l’Esprit, désaltérés par l’unique Esprit. L’esprit qui relie le Père et le Fils les fait un - nous relie au Christ et nous fait un entre nous. Nous sommes à cent lieues d’une Eglise-organisation.

Suit un dialogue avec le pied qui dit : je ne suis pas la main, et avec l’oreille : je ne suis pas l’œil... je ne suis pas du corps... je n’ai pas besoin de toi. La pique est pour ces élitistes qui se distancent des autres membres de la communauté et s’en passent avec mépris. Tous ont besoin d’un chacun. Dieu a voulu qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Et cela vaut particulièrement en faveur des membres de la communauté qui sont plus délicats, plus faibles et qui passent pour moins respectables ; justement, il faut porter plus de respect à ceux qui en sont dépourvus.

Comme dimanche dernier, Paul énumère alors, à nouveau, quelques dons ou charismes, cette fois-ci selon un certain ordre : premièrement, deuxièmement, troisièmement : l’apôtre, le prophète, l’enseignant forment une triade qui semble concerner des services permanents. Puis d’autres dons sont énumérés, que nous avions déjà rencontrés dimanche dernier. Mais la triade n’est, elle aussi, que membre du corps ; le pape ou l’évêque ne sont pas la tête. La Tête, c’est le Christ.

Des textes comme celui-ci, ainsi que ceux de dimanche dernier et de dimanche prochain, sont de haute actualité. Ils sont à l’origine des redécouvertes de Vatican II : la redécouverte de l’Eglise locale, celle de l’Esprit Saint qui anime l’Eglise, celle des dons et services variés : laïcat, ministères et jusque celle d’un œcuménisme possible grâce à l’affirmation de la diversité des Eglises dans l’unité de leur foi.

Nous voici directement concernés, nous Eglise locale, concrète, rassemblée par et pour l’eucharistie. D’horizons divers, gardant nos options souvent fort différentes, nous sommes unis par l’Esprit de communion, chacun participant à l’eucharistie selon son charisme.

Evangile : Lc 1,1-4.4,14-21

Ce passage de Luc est composé de deux extraits de chapitres différents. Ils présentent une certaine unité : l’un est le début de tout l’évangile, son prologue ; l’autre le début de la prédication de Jésus.

Le prologue

Avec un joli balancement de la phrase, qui trahit un homme cultivé, l’auteur expose son but : afin que tu te rendes compte de la solidité des enseignements reçus. Il nomme son destinataire : Théophile, “aimant Dieu”. Personnage précis ? Plus probablement un générique désignant son lecteur, donc moi. Puis vient sa méthode : il s’est soigneusement informé de tout depuis les origines ; il a consulté d’autres sources, d’autres “auteurs”, (plusieurs ont composé un récit) ; il veut perfectionner ceux-ci, écrire un exposé suivi. Enfin il donne le contenu de l’ouvrage : les “événements” (du Christ) non bruts, mais médités, prêchés tels qu’ils furent transmis par les témoins oculaires.

Versets précieux pour voir comment les évangiles se sont peu à peu constitués :
a. Au départ, les témoins oculaires, la prédication apostolique.
b. Puis les premiers résumés de cette prédication, appelés “les sources écrites” dont se servent également Marc et Matthieu, ce qui explique que Marc, Matthieu et Luc se ressemblent parfois dans le mot à mot (Jean a utilisé des sources propres).
c. Enfin, un récit plus méthodique, les évangiles.

La prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth

Le premier sermon que Luc rapporte de Jésus est construit comme un résumé de la vie publique du Christ. Jésus lui-même est authentifié : il vient avec la puissance de l’Esprit, l’Esprit du Seigneur est sur lui, le Seigneur l’a oint (oint : Messie), l’a envoyé.

Puis vient le programme : porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. Ouf ! Que cette petite phrase fait du bien après tant de sermons négatifs, tant de prêches menaçants, tant de communications et décrets (même officiels) qui dramatisent, interdisent, culpabilisent !

Ma foi doit me libérer (l’expression revient deux fois), me sortir de l’obscurantisme vers la lumière, elle doit être, pour moi et pour ceux qui m’approchent, une Bonne Nouvelle. Le mot évangile, du grec ’eu-angelion’, veut précisément dire bonne nouvelle.

Chez les Juifs, tous les sept ans, s’intercalait une “année sabbatique” où l’esclave devait être libéré, le champ gardé en gage, rendu... Ainsi la venue du Christ devient une année sabbatique, une année de bienfaits.

Mais alors, je me demande : pourquoi la religion fait-elle si triste, si vieux jeu ? Nous qui sommes envoyés pour libérer les autres, comment se fait-il que nous nous laissions voler la liberté, et que l’Eglise passe pour un lieu de contraintes et d’asservissement ? Ah ! que nous redécouvrions la foi libératrice, épanouissante ! Et qu’on ait envie de vivre l’Evangile !

Il est inutile d’épiloguer sur le sens de la libération apportée par le Christ. Est-elle d’abord matérielle ? Est-elle seulement spirituelle ? Le Christ ne les a pas dissociées. Il a guéri les malades, s’est compromis pour les marginaux, a miné le fondement social de l’esclavage - mais il a nettement fait voir que la pire oppression était l’esclavage intérieur, mon égoïsme, mes haines, mes lâchetés et mes passions...

Enfin éclate le mot décisif : C’est aujourd’hui que cela s’accomplit. En Jésus, les temps sont accomplis. L’Ancien Testament est réalisé. Cet aujourd’hui nous concerne au plus haut point. L’Evangile doit s’accomplir en nous, dans la communauté. Aujourd’hui.

* Ce dimanche pourrait être appelé le dimanche de l’Evangile. Il serait l’occasion de faire revivre la lecture de l’Evangile en privé ou dans un groupe qui permet des échanges, un partage. Car, aussi invraisemblable que cela paraisse, la plupart des catholiques n’ont jamais lu un des quatre évangiles en son entier.

Dans les pays totalitaires, l’Evangile est dangereux. Il est interdit de le propager. Les croyants le copient péniblement pour se le passer sous le manteau. L’Evangile est leur réconfort, leur “rempart” (première lecture).

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René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 23/11/2021