Logo

4e dim. ordinaire (30/1) : Commentaire

Pendant cette eucharistie, Jésus nous enseigne, comme il enseignait dans la synagogue de son village natal. Aurons-nous assez d’humilité pour l’écouter dans la foi, même s’il cache sa majesté sous les dehors d’un prêtre ou d’un sermon qui ne nous revient pas (évangile et première lecture) ? Que, du moins, nous l’écoutions aujourd’hui à travers Paul, le génial, qui nous chante sa magnifique hymne de l’amour (deuxième lecture).

Première lecture : Jr 1,4-5.17-19

Ce texte contient toute une théologie, toute une spiritualité de la vocation. Il ne concerne pas que les vocations extraordinaires (sacerdoce, vie religieuse, appels particuliers), mais aussi un témoignage auquel est appelé tout chrétien, de par son baptême.

1. On ne s’appelle pas, on est appelé : Avant que tu viennes au jour... je t’ai consacré... je fais de toi un prophète... lève-toi. Le mot vocation vient du latin ‘vocatio’ : appel.

Pour certains, comme Jérémie dont il est ici question, c’est une “véritable prédestination” : Avant même de te former dans le sein de ta mère. Leur vocation est comme inscrite dans leur destinée. Pour d’autres, c’est un appel de l’Eglise, alors qu’ils n’y pensaient guère ; pour saint Ambroise, par exemple, appelé à être évêque de Milan, alors qu’il en était le préfet civil. Mais c’est toujours un appel, une grâce ; jamais un droit, un acquis. Qu’à tant de dignité corresponde une égale humilité !

2. Cet appel est toujours le fruit d’un amour de Dieu : je te connaissais, mot biblique qui n’a rien d’intellectuel ; on pourrait le traduire par : je t’aimais de part en part.

3. L’appel implique une mise à part. C’est le sens du mot je t’ai consacré. Entièrement à Dieu, l’appelé vivra avec lui une intimité toute particulière. Séparé des autres, il connaîtra des moments de solitude, d’incompréhension.

4. L’appelé parle et agit au nom de Dieu. Il est prophète, mot à mot : celui qui parle pour. Il est le porte-parole de Dieu : tu prononceras tout ce que je t’ordonnerai.

5. Ce rôle n’est pas toujours douillet : ils te combattront. Jérémie veut échapper à l’appel (lire sa dérobade dans le texte complet de la Bible). Mais Dieu le menace : sinon... et l’encourage plus encore : Tu devras faire face aux chefs et aux prêtres. Ne tremble pas, je te fortifierai, je suis avec toi.

Ce texte introduit au combat du Christ pendant son ministère, dont l’épisode de Nazareth, dans l’évangile, sera la tragique annonce.

D’autres éléments sur la vocation seront donnés dimanche prochain dans la vocation d’Isaïe et dans celle des disciples de Jésus.

Psaume : Ps 70

Cette prière d’un éprouvé, Jésus l’a faite sienne, exprimant à son Père sa confiance et son abandon, ainsi que sa ferme assurance en l’heureuse issue de sa mission. Faisons-la nôtre.

Oui, je crois en ton appel, Seigneur, toi qui m’as mis à part dès le ventre de ma mère, toi qui m’as instruit dès ma jeunesse. Tu es, Seigneur, mon espérance, mon roc solide, mon rempart sûr. Malgré les épreuves et les humiliations, tu as décidé de me sauver. Tu m’as déjà sauvé, en Christ. Aussi, je proclamerai ta victoire et ton salut (antienne) ; aussi, tout le jour, mais surtout pendant cette eucharistie, je proclame, j’annonce tes merveilles.

Deuxième lecture : 1Co 12,31-13,13

Voici le sublime sommet de ces trois méditations sur les dons de Dieu. Après les avoir énumérés, approuvés, canalisés aussi (voir 2e et 3e dimanches), Paul élève le débat : Eh bien ! Comme s’il se rengorgeait : je vais vous indiquer une voie supérieure à tous ces dons - ce qu’il y a de meilleur !

Pour se faire comprendre, il reprend une partie des dons énumérés. Du moindre il passe au plus valable : du parler en langues à celui de prophétie, puis aux dons de science et de connaissance, et jusqu’à la foi à transporter les montagnes. Il joue alors du contraste : si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, c’est creux, ce n’est que tintamarre de cuivre, de cymbale, il n’y a rien dedans, je ne suis rien. Même ce qui paraît être le signe le plus manifeste de l’amour, comme distribuer toute ma fortune, me faire brûler vif - s’il manque l’amour, ce n’est que besoin de me faire valoir, superbe mépris ou haute performance ; alors cela ne me sert à rien.

Et il enchaîne. Sans jamais dire explicitement ce qu’est l’amour, il utilise quinze verbes qui, tous, montrent l’amour en action. Tantôt sous l’aspect positif : l’amour prend patience, rend service - tantôt sous l’aspect négatif d’absence de tare : l’amour ne jalouse pas... ne tient pas rancune... Les mots : il supporte tout, fait confiance en tout, espère tout... risquent le malentendu ; effectivement, l’amour ne doit pas tout supporter, l’injustice faite à l’innocent par exemple ; il ne doit pas faire bêtement confiance au gangster, ni espérer n’importe quoi. Paul pense ici à un amour si patient, si confiant en l’homme qu’il ne laissera jamais tomber le frère, mais cherchera à le porter envers et contre tout. Voyez ce tout, le contraire du “jusque-là” qui mesure, calcule.

Enfin, Paul donne le dernier et majestueux coup d’aile : il chante l’amour en sa pérennité : il ne passera pas. C’est vrai, tout passe, et même ces manifestations de l’Esprit, ces dons donnés pour une Eglise terrestre, transitoire. Ils finiront avec elle. Tout cela est partiel, provisoire, et fera place au définitif comme l’enfant passe à l’homme fait. Ma connaissance de Dieu est aujourd’hui partielle, elle ressemble à l’image obscure que renvoyaient les miroirs bosselés d’alors ; cette vue par lumière indirecte sera remplacée par le face à face avec Dieu.

Le dernier verset surprend avec la triade inattendue : foi, espérance, charité. Quoi qu’il en soit de l’interprétation de détail, ce verset final rehausse les trois, bien au-dessus de tous les dons déjà énumérés. On les appelle les trois “vertus théologales” parce qu’ils ont un rapport direct avec Dieu ; les autres dons sont rangés dans les “vertus morales”, parce qu’ils concernent plutôt l’homme. Mais des trois dons supérieurs, assurément la charité est encore le plus grand.

Sans aucun doute une des pages les plus belles de Paul, et même de la littérature mondiale. De tout temps, on lui a donné le nom spécial d’hymne à l’amour. Quel envol, quel balancement, quel feu ! Le cœur consent, il s’élève, enflammé par ces versets incandescents.

Mais ne remarquons-nous pas que le chant nous prend aussitôt par les pieds pour nous faire redescendre et nous interdire de rêver ? Quinze verbes pour agir ! Et pas d’accusation de ’’l’autre’’ qui ferait bien de s’en inspirer d’abord. C’est moi qui suis touché par tant de flèches.

Saurai-je chanter cette hymne avec ma vie ?

* Qu’est-ce donc que cet amour pour lequel Paul a choisi un mot rare : ‘agapè’, de préférence à ‘eros’ (amour-passion) et à ‘philè’ (amitié) qui lui paraissaient trop bas et trop usés ? Et encore charge-t-il cette agapè d’une signification toute nouvelle !

’Agapè’ est l’amour pour le frère, sans aucun doute : il patiente, il ne s’irrite pas. Mais les qualités de cet amour sont telles qu’il n’est qu’un épanouissement de notre amour pour Dieu. Amour qui n’est à son tour que l’épanouissement de l’amour de Dieu pour nous. Il est grâce ; don de tous les dons ; c’est le meilleur, le plus grand.

Devant tant de richesse, le traducteur est désolé de n’avoir pour mots français correspondants que amour et charité, eux aussi usés et dévalués. On ne traduit bien cette ’agapè’ qu’en la réalisant.

Evangile : Lc 4,21-30

Jésus, après son baptême, a d’abord séjourné à Capharnaüm. Le voilà qui vient à Nazareth, son village natal. C’est une espèce de première messe tardive. Les compatriotes se réjouissent d’abord, flattés de ce que l’un des leurs devienne célèbre. Selon la coutume, on le prie de lire et de commenter la sainte Ecriture. Dimanche dernier, nous entendions Jésus lire le célèbre passage messianique du livre d’Isaïe qu’on gagnera à relire pour mieux comprendre la suite (cf. Lc 4,14-21). Et Jésus de commenter : Aujourd’hui, cette parole s’accomplit.

Le discours de Jésus semble recevoir un accueil favorable : tous lui rendaient témoignage, ils l’approuvent. Un message de grâce, quelque chose de particulier qui vient de Dieu, sort de sa bouche. Mais, déjà, ils s’étonnent. Lorsqu’ils réalisent qu’effectivement Jésus se dit le Messie en s’appliquant la parole d’Isaïe : aujourd’hui, elle s’accomplit - ils s’étonnent. Leur esprit étroit et leur cœur mesquin n’admettent pas cette prétention inouïe de Jésus. Comment ! Il n’est que le fils de Joseph ! En quelques instants, le lait a tourné.

Jésus dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas : Tu veux jouer au médecin chez-nous ? Commence par te guérir toi-même. Vois ce que tu es, fils de Joseph ! - Perce encore le dépit de ce qu’il ait préféré Capharnaüm : pourquoi ne fais-tu pas de même ici dans ton pays ? Ils voudraient des prodiges, des guérisons qui rendraient leur trou célèbre.

Mais Jésus n’en fera pas, ils le refuseraient encore : car eux veulent des avantages, lui des remises en question, des guérisons du cœur. Vraiment, le fait bien connu se réalise une fois de plus : aucun prophète n’est bien reçu dans son pays. Les esprits s’échauffent, tous deviennent furieux, ils se lèvent, poussent Jésus hors de la ville... pour le précipiter d’un escarpement de la colline.

Luc a intentionnellement placé ce récit au début du ministère de Jésus pour en faire comme le résumé de ce qui va suivre. Une véritable tête de chapitre. Effectivement, Jésus, un peu partout, sera, comme à Nazareth, d’abord accueilli dans l’enthousiasme puis, quand il décevra les attentes, naîtront les doutes qui se développeront en disputes haineuses, jusqu’à ce que les pharisiens poussent Jésus hors d’une autre ville, Jérusalem, pour le faire mourir.

Ici, les choses et les personnes deviennent des symboles. Le message de grâce est le sermon-type fait de Bonne Nouvelle et d’interpellation. La synagogue est le symbole du judaïsme auquel, d’abord, est annoncé cette Bonne Nouvelle et qui la refusera. L’aujourd’hui vaut pour Nazareth, pour chaque jour du ministère du Christ, pour l’Eglise à travers les siècles, pour... aujourd’hui, pour moi.

Quand on sait, de plus, que Luc a écrit son évangile à une époque où la jeune Eglise était déjà en butte aux persécutions de la Synagogue, on comprend encore mieux ce récit par lequel il dit à ses contemporains : Tenez bon, Jésus a subi le même sort de la part de la même Synagogue. Et puis, ne craignez pas de vous adresser désormais aux païens. Jésus l’a fait lui-même qui a préféré séjourner dans la ville douanière de Capharnaüm plutôt qu’à Nazareth, et qui s’est autorisé pour cela du prophète Elie préférant la veuve étrangère, païenne, aux veuves en Israël - tout comme son disciple, Elisée purifiera de sa lèpre Naaman le Syrien, plutôt que les nombreux lépreux en Israël.

Et l’histoire continue. Combien de baptisés passent à côté de l’Eglise et n’acceptent plus son message, sous le prétexte nazaréen qu’elle ne vaut pas mieux que les autres, que les curés ceci et qu’un tel cela... L’Europe, spirituellement fatiguée et désabusée, n’estime plus ses chances chrétiennes qui semblent passer aux jeunes Eglises dynamiques du tiers-monde.

Et moi, ai-je la disponibilité voulue pour accueillir le Christ ? Je suis bien d’accord. Moi aussi, je rends témoignage quand l’Eglise annonce la Bonne Nouvelle - mais si ces paroles m’interpellent, me coincent, si Jésus ne réalise pas mes attentes particulières, s’il me déçoit, s’il n’intervient pas à mon gré ? - Ah ! que je ne manque le message de grâce par suffisance et égoïsme ! Seigneur, donne-moi cette attitude d’accueil que chantait, dans la deuxième lecture, l’hymne de l’amour : l’amour ne jalouse pas... il ne se gonfle pas d’orgueil... ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas... il trouve sa joie dans ce qui est vrai.

Une faute d'orthographe, une erreur, un problème ? Dites-nous tout !
 
René LUDMANN c.ss.r.

Prêtre du diocèse de Luxembourg.

(re)publié: 30/11/2021