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Jéricho Soir - Édition d’octobre


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Theudas décapité pendant un sermon
Les Romains ont tranché la tête de Theudas, que certains tenaient pour un prophète, pendant un sermon. L’émotion est vive parmi ses fidèles.

La surprise fut totale. Sur les rives du Jourdain où une foule nombreuse écoutait Theudas dans le recueillement, une troupe de cavaliers romains a surgi au milieu d’un nuage de poussière. Dans un tumulte indescriptible, les soldats du procurateur de Judée Cuspius Fadus se sont frayé un chemin parmi la foule, menaçant tous ceux qui ne s’écartaient pas de les piétiner. Ils se sont saisis de celui qui se disait prophète, malgré l’opposition de quelques-uns de ses fidèles. Deux soldats lui ont plié les genoux à terre, pendant qu’un troisième levait son épée. Quelques secondes plus tard, la tête de Theudas roulait sur l’herbe sèche des rives du Jourdain. Les soldats s’en sont saisis, l’ont piquée sur une lance, et l’ont ramenée en trophée à Jérusalem à la manière dont à Rome ils manifestent leur triomphe sur l’ennemi.

Personne n’avait pourtant fait mystère, en Judée, de cette assemblée du Jourdain, prévue de longue date. Plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants s’y étaient rendus, en dépit de la chaleur qui s’est abattue sur le pays, très inhabituellement caniculaire. Theudas avait prédit que, comme Moïse fit avec la mer Rouge lors de la sortie du peuple hébreu d’Egypte, il ouvrirait à son commandement les eaux du Jourdain, que chacun pourrait traverser à pied sec. Il commençait à prier, les bras ouverts et les mains tendues vers le ciel, la droite tenant un rameau d’olivier, quand les Romains s’en sont saisis. Un membre de l’entourage du procurateur Fadus nous a confié que le représentant de Rome aurait ainsi voulu prouver aux habitants de Jérusalem que les Romains n’étaient pas des Égyptiens, et que la fin des temps et la renaissance du peuple d’Israël n’étaient pas pour aujourd’hui. Il est vrai que le succès de Theudas commençait à agiter le peuple, au point que le grand prêtre lui-même a rappelé qu’il faut cesser de confondre les hommes inspirés de Dieu et les imposteurs.
À ceux qui lui demandaient comment reconnaître les faux prophètes des vrais, en ces moments de troubles et de douleurs, à ceux qui lui rappelaient qu’en leur temps Amos et Isaïe n’avaient pas toujours été reconnus ou écoutés par les représentants du pouvoir, que Jérémie même avait échappé de peu à la mort, et qu’Ézéchiel avait été tué, le grand prêtre a répondu. Au nom du Sanhédrin, il a rappelé que les prophètes véritables n’agissaient pas pour leur propre compte, mais pour proclamer la Parole de Dieu. Que rarement le Très-Haut leur accordait de faire des miracles sur commande. Et qu’enfin rarement aussi ces miracles singeaient ceux rapportés par les livres saints. Au Temple, la plupart manifestent donc un certain soulagement même s’ils expriment leur réprobation devant cette brutalité romaine. En revanche, la petite communauté qui célèbre la mémoire du Nazaréen crucifié, celui dont ils disent qu’il est le Messie ressuscité, a fait savoir qu’elle prierait pour l’âme de l’homme qui avait des yeux pour voir et qui était aveugle, et des oreilles pour entendre et qui est resté sourd.
 
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Un odieux soupçon

Une rumeur laisse entendre que des pêcheurs de Magdala vendent des poissons impurs aux païens. L’un d’eux se défend :
"On nous présente généralement comme des caractères entiers, enthousiastes et rigoureux mais aussi comme des gars particulièrement pieux. Les bruits insultants qui courent sur notre communauté de Magdala, qui se répandent au milieu des soieries, qui s’insinuent jusque dans l’esprit des grossistes qui commercialisent le produit de nos conserveries dans tout le pays, provoquent de dures colères dans nos rangs. Les esprits perméables à ces insinuations ignorent sans doute les contraintes de notre métier. Nos mains, le cuir de notre peau sont là pour témoigner de la dureté de notre tâche.
L’hameçon de cuivre ou de fer ne s’est jamais fiché dans la paume du citadin crédule. Ses bras n’ont jamais lancé l’épervier. Il serait bien incapable de faire se déplier dans l’air ce filet circulaire de quatre mètres de diamètre. Ni lui ni ses voisins ne peuvent imaginer ce que signifie haler la senne : cinq cents mètres de long sur trois de large, équipée de flotteurs et lestée de plomb (pour ceux qui n’entendent rien aux choses de la pêche). Il n’a jamais saisi la complicité que cela exige lorsque la barque a déployé en cercle le piège maillé et qu’il faut à plusieurs, sans à-coup, le tirer sur la plage en espérant que la charge sera lourde et douloureuse ; une pêche heureuse surgit plus souvent au bout de la peine.
Le citadin, enfin, n’a jamais fouillé la masse visqueuse des silures, anguilles, raies ou lamproies pour les débarrasser de toutes choses impures. Il ne connaît rien aux équipes de six ou huit hommes commandées par un chef de bord. Il ne sait sans doute pas que chacun est intéressé au produit de la pêche. Il se contente de déguster la mûrie, qui enchante les palais romains. Pour finir, nous autres, qui fournissons l’élément principal de l’alimentation quotidienne, qui exerçons ce métier depuis des temps immémoriaux, qui remontons, en Méditerranée, dans le sillage des Phéniciens jusque loin vers le nord, nous autres, dont le rang social est honorable, sinon élevé, nous sommes également célèbres pour

Séductions marines
La mer de Galilée sait doser ses charmes. Les plus endurcis ne peuvent y rester insensibles très longtemps. La Galilée est souvent comparée au jardin d’Israël. L’abondance y a élu domicile. Les blés déroulent un tapis doré qui aimerait aller se perdre dans la "mer", le lac de Génésareth, le lac de Tibériade, la mer de Galilée, au choix ; autant de noms pour appeler un vaste réservoir de poissons, décoré par les sillages des barques de pêcheur. Le lac se laisse approcher tantôt avec réticence tantôt avec une bonhomie ensoleillée, selon la rive choisie pour l’aborder. Le relief met un point d’honneur à le serrer dans ses collines puissantes. Il lui laisse une respiration du côté du couchant, vers Magdala ou la récente Tibériade, entre le mont Tabor et les monts de Nephtali. Du côté de l’orient, les choses se compliquent. La fraîche colonie romaine de Gaulanitide s’est offert une rive escarpée, histoire sans doute de dire clairement que sa terre commence ici. Le voyageur ne regrettera rien s’il décide de ralentir son pas pour profiter des villes et des villages côtiers. Le citadin se fera tout petit au milieu des solides pêcheurs dont la rudesse se tempère d’une fierté bien légitime : celle de nourrir une grande partie d’Israël et de régaler les étrangers. Les mauvaises langues prétendent qu’il suffit de plonger la main dans ces eaux denses pour en retirer un poisson. C’est négliger un peu vite le travail des hommes de Bethsaïde, de Magdala, de Tibériade, de Capharnaüm et d’ailleurs. Eux vous affirment que les tempêtes sont fréquentes et que l’épervier reste souvent vide après une dizaine de lancers. L’air, c’est vrai, sait se montrer capricieux dans cette cuvette humide qui attise tous ses caprices. Le vent se lance sur un mode tourbillon, s’accélère et s’amuse.
Tibériade la nouvelle

Mais lorsqu’il décide de faire cause commune avec les hommes, l’association devient vite fructueuse. S’en convaincre demande peu d’efforts. Il suffit de traîner ses pas dans l’odeur puissante de Magdala, salerie dont la réputation franchit allègrement les limites de la province. Les bacs se succèdent, escortés de montagnes de sel venu de la mer Morte. Les conserves voyagent jusqu’à Rome, dit-on.
On peut aussi visiter Tibériade, récemment construite sous l’impulsion d’Hérode Antipas. La ville nouvelle n’a pas perdu de temps. En quelques années, elle est devenue un puissant centre de pêche et le marché aux poissons de la Galilée. Les Grecs s’y sont installés par familles entières.
Les yeux très avertis, passionnés par les caprices de la terre, ne manqueront pas de remarquer une amusante anomalie géologique. La mer de Galilée, avec le souci évident de se distinguer de la "grande" mer Méditerranée, distante d’une quarantaine de kilomètres, a choisi de s’enfoncer un peu plus dans son territoire jusqu’à descendre le niveau de ses eaux à plus de deux cents mètres sous celui de sa gigantesque concurrente. Elle confirme son intention en affichant des profondeurs supérieures de quarante-cinq mètres par rapport aux fonds de son aînée.
Dernier détail, et non des moindres, il prospère, un peu partout sur ses rivages, une joie de vivre, un sens de l’accueil d’abord poliment réservé avant de devenir parfaitement chaleureux, un accent sympathique, une indépendance d’esprit qui se distingue de façon délicieuse des certitudes de Jérusalem et du quant-à-soi de la sèche Judée.
Vous l’avez compris : on ne passe pas, on s’y arrête.

 

notre piété, pour notre souci de respecter la loi. N’oublions pas que sur les bords du Tibériade nous décidâmes de ne pas travailler les jours semi-fériés de la Pâque et de la fête des Tabernacles et que certains, préférant l’angoisse de leurs estomacs à la puissance des
Ecritures, s’indignèrent, inquiets de savoir ce qu’ils allaient manger. Non, les païens peuvent bien ingérer ce qu’ils veulent. A Magdala comme à Bethsaïde, nous ne les nourrissons pas. Je ne demande pas à être cru. La vérité s’impose toute seule."
 
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La parole vivante et perdurable
Le savant Gamaliel attire, pour ses leçons, des jeunes hommes de contrées parfois lointaines. Reportage sur les premiers jours d’un jeune Juif romain de Tarse, Saul.

Il faut engraisser un enfant avec la Torah comme on engraisse un bœuf à l’étable, lui répétait son père en l’aidant à l’école. Le jeune Saul, dans sa ville de Tarse, a suivi les recommandations de son père et a également appris dans l’école de son enfance à écrire, à compter et à mener les affaires de la vie quotidienne. Parvenu à l’âge où l’on est presque un homme, à quinze ans, après avoir pendant deux ans mis les préceptes appris en pratique, il a souhaité perfectionner ses connaissances. C’est ainsi qu’il s’est inscrit à Jérusalem dans la beth-ha-midrash animée par l’un des plus célèbres docteurs de la loi contemporains, le vieux, doux et sévère Gamaliel.
Le vénérable docteur enseigne le plus souvent dans une petite pièce de sa maison. Mais parfois il se déplace dehors, pour s’installer à l’ombre d’un arbre, loin de l’agitation populeuse qui avoisine le Temple. Assis à ses pieds, une dizaine d’élèves, tous de l’âge de Saul, écoutent et récitent. Les premiers mots que Gamaliel prononce devant sa nouvelle classe sont les mêmes chaque année : « Celui qui oublie

les parties de ce qu’il a appris cause sa perte. » Et lorsque, à la fin du cours, il estimait que le moment était venu de lui faire un compliment, il usait toujours de cette même sentence que chacun espérait entendre un jour : « Tu es comme une citerne bien cimentée, qui ne perd pas une goutte de son eau. Car étudier exige une grande attention, et surtout une grande mémoire. » Saul ne se sentit pas perdu, la méthode était la même que celle à laquelle on l’avait accoutumé à se servir quand il était à l’école, pour la Torah. Apprendre par cœur des fragments de textes sacrés de plus en plus longs, pour les réciter sans en omettre un mot, sans en ajouter un, sans en retirer un. Quand parfois Saul bute sur quelques versets, un camarade se présente toujours pour lui montrer comment le texte se récite en groupant par deux ou par trois les sons ou les images. Et un jour qu’il butait vraiment, Gamaliel lui rappela sévèrement ce que le Très-Haut avait révélé par le prophète Ézéchiel : c’est pour celui qui lit les textes sans faire sentir la mélodie et pour celui qui étudie la Mishna sans chanter qu’il est dit : « Je leur donnai des ordonnances qui ne sont pas bonnes, des lois qui ne les feraient pas vivre. » Ainsi son esprit se meuble lentement des scènes, des mots,
des expressions, des images des textes sacrés. Ainsi surtout, la Parole se transmet d’un disciple à l’autre, plus sûrement que l’Écriture, que les scribes déforment parfois. Citoyen romain, Saul avait pourtant le droit d’entrer dans une des écoles philosophiques bâties par les Romains mais tenues par les Grecs, et dont les deux peuples se font une gloire : "Avant de m’inscrire, j’ai demandé à l’un de mes compagnons préférés, qui assistait aux cours de l’école d’Éphèse, quels travaux il accomplissait. Il me confia un sujet sur lequel il devait réfléchir", nous explique-t-il en cherchant l’intitulé exact : On supposera une loi fixant qu’une prêtresse doit être chaste et pure, issue de parents chastes et purs. Une vierge, prise par des pirates, est vendue à un entrepreneur qui la livre à la prostitution. Aux clients qui se présentaient, elle demandait de lui payer son salaire tout en la respectant. Un soldat refuse et lui fait violence. Elle le tue. Acquittée, elle est rendue aux siens. Elle demande un sacerdoce. Plaidez pour ou contre. "Rien de cela ne concernait mes préoccupations. J’ai donc choisi de rejoindre Gamaliel, celui dont on dit qu’à sa mort l’honneur d’Israël de la Torah pourra cesser, et que s’éteindront la pureté et l’abstinence."
 
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Jean-Michel DI FALCO LÉANDRI

Evêque émérite de Gap et d’Embrun.
Fondateur du groupe de chanteurs « Les Prêtres ».

(re)publié: 01/10/2021