Les petites civilités se perdent
Il était 19 h, soit au moment de la fermeture du magasin, quand, armé des courgettes qui manquaient pour faire le « velouté », je rejoins ma voiture, un monsieur d’un certain âge m’adresse alors la parole : il m’interroge sur les performances de l’engin qu’il examine et précise qu’il compte prochainement en acheter un du même type. Après quelques considérations techniques, il précise qu’il recherche un véhicule électrique de marque RENAULT, tout en regrettant que l’autonomie de ce genre d’engin soit réduite et d’embrayer (sans relation avec la conduite automobile, mais adapté à la conversation) sur les déboires qu’engendre ce moyen de locomotion. La séquence se termine par une réaffirmation de son intention d’acheter un modèle de voiture électrique, il me demande aussi si RENAULT équipe la CAPTUR à l’énergie électrique. A ce moment-là, je crois qu’après ma réponse où je lui fais part de mon ignorance l’échange va s’achever.,
EH, EH. MAIS… que nenni. Pas du tout !!! Je crois que je suis partiellement responsable de la relance. Il me semble, lui ai-je dit que vous êtes Français mais vous fréquentez la Belgique pour vos courses ? Je ne viens plus souvent dans cette « surface », je préfère LIDL et autres enseignes bon marché, c’est moins cher mais il m’arrive quand je suis pressé de venir ICI. J’habite la rue d’à côté, en FRANCE, mais j’évite de venir systématiquement à ce magasin, je n’ai qu’une petite pension. J’habite rue FRANKLIN, la plus belle maison de la rue que j’ai hérité de mon père.
Vous avez constaté sans doute que la conversation a changé. Habitué au commentaire de texte, vous avez noté sans doute que l’interlocuteur parle subitement de lui, de son habitat, de sa vie … Lorsqu’il évoque les moyens financiers dont il dispose notamment qu’ils se réduisent à une maigre pension, il devient clair que la conversation est entrée dans une sorte d’intimité inattendue. Un bref instant, je me surprends à imaginer que la suite pourrait reprendre une tournure classique, on n’évoque pas sa situation matérielle sans éprouver dans la foulée quelques regrets d’avoir écorné son capital « vanité » sociale. J’en viens même à imaginer que je dois être un bon interlocuteur car mon partenaire, au lieu de revenir à la banalité, franchit un nouveau cap et se met à évoquer …SA solitude, il vit seul : sa femme l’a quitté, il y a 11 ans. Il précise même qu’elle lui a reproché son manque d’ambition sociale, qu’il n’était qu’un « gagne petit » SANS ENVERGURE. Elle est partie avec un autre … je n’avais rien vu venir, précise -t-il, avec un air dépité.
Vous mesurez cher lecteur ma surprise : voilà un monsieur de 76 ans que je n’avais jamais vu qui me raconte après à peine 5 minutes de conversation, sur le parking d’une GRANDE SURFACE, non seulement qu’il manque d’argent mais qu’il vit seul parce qu’il s’est fait plaquer. Il rajoute avec regret, qu’il vient d’apprendre qu’il ne sera jamais grand-père puisque sa fille qui a 41 ans lui a annoncé récemment que le verdict de la faculté était formel, trop tard : la pendule biologique s’est arrêtée. J’en déduis que mon interlocuteur n’a pas d’autres enfants et je risque la question de confirmation. C’est votre fille unique ? J’ai un fils, mais il a épousé une divorcée qui avait déjà deux enfants, le couple a décidé qu’il n’en aurait pas d’autres. Cà convenait très bien à mon fils. Pour en revenir à ma fille, elle a considéré que sa carrière professionnelle était l’essentiel de son existence : elle a très bien réussi, elle a travaillé en SUISSE pour une « FONDATION INTERNATIONALE », elle a fait Sciences Po, à LILLE, elle a soutenu brillamment une thèse de doctorat qu’elle a su bien monnayer. Je retire au dernier moment, l’envie qui me traverse de signaler que je suis aussi docteur de l’UNIVERSITE, c’eût été dommageable pour la suite de la conversation, encore qu’il me semble que rien ne pouvait l’interrompre. J’en eus la preuve immédiatement puisqu’il tint à rappeler qu’il vivait seul et que ce n’était pas hier la veille qu’il avait conversé aussi longtemps. Aussitôt dit, il me posa une question sur ma profession et sur mon habitat : mes réponses n’inspirèrent qu’un commentaire, mais vous habitez où en réalité ? j’ai précisé à nouveau que mon domicile était à DUNKERQUE, et que je disposais d’une seconde résidence sur LEERS-NORD. Il a aussitôt rétorqué que ça ne répondait pas à sa question mais que çà lui rappelait qu’il n’avait pas précisé que son fils avait naguère tenté de créer son entreprise dont il n’a récolté que des dettes : je lui ai prêté pour l’aider 300000 Euros et je n’ai pas encore reçu le moindre remboursement, cela dit, je ne regrette pas de l’avoir aidé, je regrette que ça n’ait pas marché, mais je suis trop vieux pour encore me faire du souci pour l’avenir de mes enfants.
Le chapitre me semblait clos et c’est alors que je m’apprêtais à rentrer. J’avais ma portière ouverte, un pied dans l’habitacle que mon interlocuteur se mit à évoquer l’épisode le plus étrange de son enfance. Vous vous souvenez sûrement, me précisa-t-il, qu’en ce temps-là, à la CHANDELEUR, c’était la fête des crêpes : La soirée pièces d’or. J’ai, en effet, le souvenir des crêpes de la CHANDELEUR, mais j’ignore complètement l’épisode des pièces d’or. Ma grand-mère mettait une pièce d’or dans une crêpe et l’heureux bénéficiaire de la crêpe était sacré roi de la soirée, toutefois, il rendait la pièce en sortant. C’est alors que mon interlocuteur prit le ton de celui qui va faire la révélation du siècle. Il me chuchota que ces pièces d’or étaient des pièces de vingt dollars américains. Il prit le ton du conteur professionnel pour préciser qu’Il était une fois le propriétaire, animateur du plus grand SPECTACLE du monde, qui avait la passion des chevaux et qui vint dans le Nord, ses chevaux furent attaqués et il ne dut qu’à mon arrière, arrière- grand-père de réussir à sauver les meilleurs. Il prit l’allure qui convenait pour me déclarer que ce monsieur n’était autre que le célèbre BUFFALOO BILL. Il ajouta qu’il n’avait pas de preuve matérielle de la chose, néanmoins il avait la conviction que les dollars en or qu’il possédait venaient de lui. Je ne pus m’empêcher de dire que l’important était d’y croire et que c’était une belle histoire qu’il fallait l’écrire.
Voilà c’est fait. Afin que vous n’ayez pas lu tout ce laïus pour rien, sachez encore que le vrai créateur de la légende du WESTERN, la conquête de l’OUEST, c’est bien BUFFALO BILL. Il avait été embauché pour chasser le bison (d’où son nom) afin que les ouvriers qui construisaient le voie ferrée, sensée rejoindre le PACIFIQUE ne meurent pas de faim : son contrat prévoyait qu’il en tue 12 par jour et il prétend en avoir tué PLUS DE 4200. A l’issue de l’aventure, il eut l’idée géniale d’en faire un spectacle qu’il promena dans toute l’AMERIQUE et aussi en EUROPE. Il est noté dans les archives municipales de ROUBAIX que le spectacle remporta un grand succès mais qu’il y eut des incidents fâcheux : un orage qui endommagea le chapiteau et le début d’une fièvre équine, maligne. Je n’ai pas trouvé d’indices confirmant l’épisode des dollars dans les recensions officielles des événements, ce qui ne prouve rien, mon interlocuteur m’a certifié que l’opération s’était déroulée en catimini, en privé, à l’issue d’un rendez-vous tenu secret.
Je crois qu’en moins de vingt minutes s’est développé une relation « inimaginable ». Plusieurs fois, depuis ce jour, je me suis surpris à parler autour de moi de cette personne dont j’ignore le nom et même le prénom, j’ai espéré la revoir dans la « grande surface » où je l’avais rencontré, j’ai cherché à retrouver la rue FRANKLIN qu’il m’avait indiqué, pour l’instant RIEN, mais je ne renonce pas.
Il paraît que le signe principal de la décivilisation que nous serions en train de vivre viendrait de la difficulté pour nos contemporains à communiquer en face à face, comme si ce type de communication était devenu « un produit » qui ne s’obtient que chez un professionnel dont on paye le service. J’en profite pour vous rappeler que selon les anthropologues une société en décivilisation avancée se reconnaît aux signes suivants : les enfants deviennent majoritairement anxieux, beaucoup de femmes pensent au suicide, des jeunes hommes « passent à l’acte », sans jamais en avoir eu l’idée et surtout les agressions sexuelles explosent, les autres agressions croissent aussi, tandis que la population générale vieillit, les délinquants eux, rajeunissent. D’autres signes plus discrets s’observent également : ainsi dans certaines villes, 50 % des citoyens vivent seuls avec comme seul compagnon leur smartphone, parfois leur chien, j’en connais qui peuvent passer plusieurs jours sans rencontrer âmes qui vivent.
Tout ça pour aboutir à la conclusion que de même que le pré ou la pelouse reverdissent à la première averse, le moindre échange de face à face participe à la « recivilisation » de nos sociétés.
A PROPOS, dès que j’ai des nouvelles de BUFFALO BILL, je vous en fais part !
Docteur en sciences de l’éducation
Psychosociologue
Philosophe
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