Avec vous, Marie du Golgotha, l’espérance qui tient debout
Bonsoir Marie,
Bonsoir chère Notre-Dame du Saint-Cordon,
Trois ans sont passés depuis ce fameux mariage à Cana de Galilée où, en confiance, vous avez demandé à votre fils Jésus d’intervenir pour les convives en manque de vin. Ce n’était pourtant pas l’heure pour lui de manifester sa gloire. Mais par amour de vous et de ceux qui étaient en galère, il a fait son premier signe.
Au cours des trois années qui ont suivi, les signes n’ont pas manqué : gestes de guérisons et de résurrections, paroles de délivrances, accueil de ceux et celles qui manquaient du vin de l’espérance, enseignements sur le Royaume…
Bien des fois, Marie, vous avez été déroutée. A tel point que vous avez commencé à prendre peur pour lui. Et même, un jour, n’y tenant plus, vous avez voulu le ramener à la maison. Vos amis sont allés lui dire que vous, sa mère, le cherchiez. Une fois encore sa réponse fut douloureuse pour votre cœur de maman : qui est ma mère, qui sont mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui là est mon frère, ma sœur, ma mère… Une fois encore, il a fallu que vous quittiez votre statut de mère pour celui de disciple, comme à Cana. Mois après mois, vous avez été de plus en plus effrayée par la haine qui montait du camp des pharisiens, des scribes et des docteurs de la Loi. Ils en veulent à votre Jésus. « A mort, à mort », avez-vous entendu ce fameux vendredi noir où l’échec devenait inéluctable, où les promesses de l’ange de l’Annonciation ou de la Nativité étaient anéanties. Et vous voilà, le cœur transpercé par tant de haine, témoin de la plus grande injustice qu’ait connue l’humanité
De l’évangile selon St Jean, chapitre 19 :
Alors, Pilate leur livra Jésus pour qu’il soit crucifié. Ils se saisirent de Jésus. Et lui-même, portant sa croix, sortit en direction du lieu dit Le Crâne (ou Calvaire), qui se dit en hébreu Golgotha. C’est là qu’ils le crucifièrent, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu… Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit.
Dans ce récit, Notre Dame, vous êtes près de la croix avec les femmes qui vous accompagnaient et le disciple que Jésus aimait, le plus jeune de tous, un gamin de 12/14 ans à peine. Vous, Marie, debout au pied de la croix, le cœur transpercé par ce glaive de souffrance que le vieillard Siméon avait annoncé lors de la présentation de l’enfant Jésus au temple. Avec le disciple bien-aimé, vous êtes là, debout, aux pieds transpercés du crucifié, au plus haut de la douleur !
Pourtant, Marie, depuis la visite de l’ange, vous êtes habitée par les paroles reçues : tu enfanteras un fils…Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut… Il règnera sur la maison de Jacob éternellement, … et son règne n’aura point de fin. … il sera grand ! Il sera appelé fils du très haut ! Il règnera ! Comment, au pied de cette croix de souffrance, Marie, pouvez-vous imaginer que ce jeune homme défiguré, mourant, est bien celui que l’ange avait annoncé. Tout semble vraiment fini ; toute espérance pourrait se dire éteinte.
A ce moment-là, comme dans l’étable de Bethléem, vous auriez pu dire : j’ai été trompée par l’ange ! Mais non, vous ne l’avez pas dit. Vous ne l’avez pas dit parce que, au pied de la croix, Marie, vous êtes à la fois la femme d’une douleur insupportable et, en même temps, la femme de l’attente vigilante d’un mystère plus grand que la douleur, sur le point de s’accomplir.
On ne peut comprendre cela, Marie, que si on vous regarde comme celle qui a gardé jusqu’au bout l’espérance contre toute espérance ! Lors de la visitation Élisabeth ne s’était-elle pas écriée : heureuse celle qui a cru ! Et là, au pied de la croix, c’est la foi et l’espérance qui vous ont permis de rester debout. La confiance et l’espérance, voilà ce qui vous a tenu debout toute votre vie depuis Nazareth et Bethléem jusqu’au Golgotha et au tombeau en passant par Cana. Jusqu’au bout, vous avez continué à croire aux promesses de l’ange ; vous avez fait confiance au-delà de tous les vents contraires.
Vous êtes demeurée ancrée fermement dans l’espérance : non le mal ne l’emportera pas ! Non, la mort n’aura pas le dernier mot !
Nous aussi, Vierge Marie, devant votre foi, nous nous sentons tout petits et Cette foi et cette espérance, Notre-Dame, le monde en a tellement besoin au moment où il semble vivre un Vendredi saint sans fin
Parce que, voilà, Notre-Dame,
• c’est toujours Vendredi saint lorsque, par nos trahisons et nos petits trafics, nous ressemblons si fort à Judas.
• C’est encore Vendredi saint lorsque, même animé des causes les plus légitimes, comme celle de Pierre désireux de défendre l’innocent, nous choisissons de répondre à la violence par la violence, violence des mots, des regards, des jugements, des pensées.
• C’est Vendredi saint lorsque la peur de la persécution ou du dénuement nous glace le cœur, nous détourne le regard et nous pousse au reniement de nos promesses les plus enthousiastes avant que le coq de l’Evangile chante encore et encore et nous fait pleurer amèrement sur nos infidélités.
• C’est Vendredi saint lorsque, à l’image des soldats, des commandants, des gardes, des chefs et des grands prêtres, nous nous sentons investis de l’autorité et que nous ressentons le plaisir morbide d’enchainer, de gifler, d’humilier, de faire sentir notre pouvoir de libérer ou de crucifier, en couple, en communauté chrétienne, en famille et en société.
• C’est encore Vendredi saint lorsque, comme Pilate, nous évitons de prendre le parti de l’innocent par lâcheté. « Cela ne nous regarde pas ; nous avons déjà suffisamment de problèmes comme çà. Débrouillez vous ! »
• C’est Vendredi saint lorsque, au journal de 20 heures, nous nous laissons prendre par le cri de foules déchainées qui ont besoin de coupables pour exorciser les haines de toutes sortes. La pensée unique fait trop souvent des ravages : le doigt de la société bien pensante est pointé sur celui qui ose dire la vérité et bouleverse les codes établis, Celui-là menace les privilèges des institutions et des autorités, il doit mourir ! suivant la Loi, Il doit être exécuté !
• C’est Vendredi saint lorsque sans vergogne, nous nous approprions les dépouilles des vaincus comme les soldats du Golgotha : l’évangéliste nous rapporte qu’ils se partagèrent les vêtements de Jésus et tirèrent au sort sa tunique. Et les riches deviennent plus riches et les pauvres sont dépouillés et deviennent plus pauvres. Et le fossé s’agrandit…
Oui Notre-Dame, ce monde que Dieu aime va mal. Devant ce mal dont nous sommes parfois les complices, nous connaissons des moments de découragement, avec la tentation de tourner le dos à ce qui nous faisait vivre jusque-là ; beaucoup de nos contemporains ont perdu l’espérance et même la foi :
Alors, Notre Dame, aidez nous qui sommes ici à tenir jusqu’au bout, à tenir bon dans la foi et l’espérance ! Notre-Dame de l’espérance, priez pour nous ! Nous le redisons tous ensemble : Notre-Dame de l’espérance, priez pour nous.
Oui, Notre-Dame, nous vous contemplons debout au pied de la croix de Jésus, au pied de nos croix et de celles de nos contemporains. Mais votre fils Jésus, apparemment dépouillé de tout dans d’horribles souffrances, garde la maîtrise des événements. Son heure qui n’était pas encore venue à Cana est enfin arrivée. Cana était le commencement des signes. Ici la révélation culmine dans la mort de Jésus.
La croix de douleur devient à cet instant la croix glorieuse que nous avons célébré dimanche avec Mgr Terlinden. Le supplice de la croix, que les anciens considéraient comme « le châtiment le plus cruel et le plus terrible » (Cicéron), devient pour le croyant la scène royale où Jésus se fait reconnaître par ses sujets. Et sa position centrale entre ses deux compagnons d’infortune et l’écriteau rédigé en trois langues proclament sa royauté universelle. Le messie Jésus est désormais le roi qui règne depuis la croix.
Marie, si vous êtes modèle de foi et modèle d’espérance, vous êtes aussi modèle de charité parce que les derniers mots de Jésus en croix vous concernent Marie. Jésus vous voit ! En vous voyant, vous sa mère, Jésus peut instaurer ce que vous avez déjà inauguré à Cana : « Femme, voici ton fils. » Le disciple bien-aimé vous est donné comme fils. En accueillant ce jeune homme comme votre fils, vous manifestez déjà la fécondité de la croix : c’est là debout au pied de votre fils mourant que vous devenez mère de l’Eglise. Vous, la première des disciples devenez la mère des apôtres de tous les temps. Les disciples ne sont pas orphelins. Cela sera bien sûr confirmé à la Pentecôte mais déjà, à l’image de Jean, vous nous recevez chacun et chacune de nous comme votre fils, comme votre fille. Vous nous êtes donnée par Jésus comme mère. Et nous voulons faire honneur et plaisir à Jésus en vous accueillant vous sa mère comme notre mère. Ce soir, vous nous invitez à fonder et refonder avec vous cette grande famille qui défie toutes les divisions de notre temps. L’Eglise plus que jamais vous choisit Marie pour mère en recevant de vous cette mission de faire tout ce que votre fils Jésus nous dit dans l’Évangile : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés… Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Donner sa vie ! Voilà la grande loi de l’amour : le don de soi jusqu’au bout sans condition, sans modération.
Il y a deux mille ans, saint Paul, se réjouissait des premiers chrétiens de Thessalonique en Grèce et il leur écrivait, je le cite : « À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous, en faisant mémoire de vous dans nos prières. Sans cesse, nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père. A votre exemple, Marie, que nous gardions intacte cette foi, cette espérance et cette charité reçues de nos parents pour la plupart d’entre nous.
Notre-Dame du Saint Cordon, vous êtes là debout au pied de toutes les croix de ce 21e siècle si violent. Aidez-nous à rester debout comme vous et de garder la tête haute devant les événements contraires, devant les tempêtes contemporaines. N’avons-nous pas rencontré dans notre vie des personnes, y compris dans notre famille, qui nous ont dit : « Quelle chance tu as de croire », sous-entendu quelle chance tu as de pouvoir traverser les épreuves en restant ancré dans la confiance ! Voilà ce qui touche tous ceux et celles qui nous côtoient. N’est ce pas le témoignage magnifique qu’ont donné Pier Georgio et Carlo, nos deux nouveaux jeunes saints à leurs contemporains de Turin et de Milan ? Marie du Saint-Cordon, par votre intercession, que notre espérance soit contagieuse !
Notre-Dame, il se fait tard en ce vendredi noir. Le corps du crucifié vous est remis par Joseph d’Arimathie. Vous le recevez dans vos bras, vous la Pieta. Et avec les quelques femmes demeurées auprès de vous avec saint Jean, vous allez le déposer au tombeau. Dans votre cœur reste allumée une lampe, celle de l’espérance, l’espérance du lendemain de Dieu. La seule lampe allumée au sépulcre de Jésus est votre espérance, Marie. A ce moment-là précis, devant tous les tombeaux de la planète, vous êtes l’espérance de toute l’humanité, parce que
• c’est déjà l’aube de Pâques lorsque comme vous, tant de femmes, de mères se tiennent debout au pied de multiples croix douloureuses pour pleurer celui ou celle qui meurt et consoler la veuve et l’orphelin.
• C’est déjà l’aube de Pâques, lorsqu’avec humilité, nous nous approchons de la Croix du Salut pour y déposer le fardeau de notre péché, celui qui est toujours devant nous.
• C’est déjà l’aube de Pâques lorsque malgré la peur, comme Joseph d’Arimathie, nous prenons dans nos bras et dans notre cœur le corps de celui qui nous brûle le cœur par sa parole.
• C’est déjà l’aube de Pâques lorsque dans le partage de notre vie jusqu’au bout, par amour, en solidarité avec tous nos frères et sœurs, nous reconnaissons la présence du Ressuscité qui nous envoie au monde pour témoigner d’une espérance qu’aucune mort ne pourra éteindre.
Alors, Notre-Dame, soyez notre mère qui cherche toujours à donner le meilleur à ses enfants. Soyez la « Bonne Mère » qui nous conduit à votre fils et nous fait grandir dans l’espérance, l’espérance du lendemain lumineux de Dieu, l’espérance d’une Pâque joyeuse qui ne finit pas !
Prêtre du diocèse de Cambrai

https://portstnicolas.org/article6257