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Être foule... mais foule en toi, Seigneur

Isa, tu as lu mon article sur « Le pardon » et, maintenant, tu me poses une autre question : « Pourquoi tant de souffrance sur la terre ? » Et je n’ai pas de réponse. « Pourquoi tant de larmes ? » Je n’ai pas de réponse. Je ne peux te répondre. Je ne comprends pas, moi-même.

Quand je rencontre le « mal » sous quelque forme qu’il se présente, moi aussi, je me demande : « Pourquoi, pourquoi tant de crimes, de vols, de viols, de morts, de maux, de guerres, de souffrance ? » Et, très souvent, je n’ai pas de réponse.

Je pense que Dieu, quand les anges se sont révoltés contre Lui, quand ils ont voulu devenir Lui, a dû se demander : « Pourquoi ? » Quelle réponse a-t-Il trouvée ? Ils avaient tout. Tout, non, presque tout. « Tu ne leur avais pas donné d’être Toi, Seigneur, et cela ils ne Te le pardonnaient pas. »

Qu’a dû penser Dieu quand Adam et Eve ont, malgré sa défense, mangé le fruit défendu ? « Je leur avais tout donné », s’est dit Dieu. - « Non, Dieu, ils voulaient devenir ton égal ! »

Que s’est-il dit quand Caïn a tué Abel ? A lui aussi, Il avait tout donné. Oui, mais lui, il ne voyait pas ce que Tu lui avais donné. Il voyait ce que son frère avait et qu’il n’avait pas. Abel était Ton préféré. Pourquoi pas lui ?

Et j’ai pensé à ce poème de Michel Quoist que le cardinal Margéot avait envoyé à mon groupe de récitation du Rosaire et qui s’intitule « Etre là devant toi » et j’ai relu ces ligne pour essayer de comprendre, pour savoir quoi faire. Devant tant de laideurs, de mensonges, de désespoirs, de souffrance, j’ai envie, comme Michel Quoist, de
« clore les yeux de mon corps, clore les yeux de mon âme
et rester immobile, silencieux ?
... Ne rien sentir, Seigneur, ne rien voir, ne rien entendre,
Vide de toute idée, de toute image... dans la nuit ».

Cette dernière ligne est celle qui m’interpelle le plus car, dans ces cas là, on se sent « dans la nuit ». Ne plus rien sentir, ne rien voir, ne rien entendre. N’avoir qu’un seul désir, ne plus se sentir aspiré par l’autre, par les autres, par tous les autres. Etre vidée de toute image, même si pour ce faire on « reste, seul, dans la nuit ».

Mais « la nuit » de Michel Quoist ne ressemble pas à la mienne. Lui, il veut être seul, pour être avec Toi, Seigneur. Moi, je veux rester seule pour oublier tout ce qui de loin ou de près m’interpelle, m’aspire. Moi, je voudrais que l’on m’oublie, que l’on me laisse à ma quiétude, à mon équilibre retrouvé, à Ta paix que tu as su insuffler en moi. Mais, comme Michel Quoist qui ne pouvait être seul avec Toi... « car il est foule », je ne peux pas être seule car, autour, il y a les autres qui m’interpellent, qui m’étouffent sous leurs demandes de toutes sortes.

Seule ? Non. Cela ne se peut. Les autres existent. Les autres sont là. Ils vous grignotent peu à peu. On ne peut s’isoler ni rester sourd à leurs appels, à leurs cris. Comment ignorer tous ceux-là qui souffrent de l’injustice, de la peur, de la souffrance, et du désespoir ? Comment ne pas les voir tous ceux qui commettent l’injustice, attisent la peur, créent la souffrance ? Ils existent eux aussi. Bien et mal coexistent et l’on doit faire avec. Le malheureux, le méchant, le souffrant, le généreux, le désespéré, le coupable, l’innocent, le venimeux, le sans-logis, le chaleureux, l’orgueilleux, le gros plein de soupe, ils sont tous là, ils existent. Ils pénètrent en vous, s’installent, vous tourmentent.

Michel Quoist dit que ces autres « vous mangent », moi, j’irai plus loin, je dirai « vous dévorent » car la peine des autres, nous la faisons nôtre, la souffrance des autres, nous la partageons. Mourir seul est notre sort mais tant qu’il y aura l’autre qui crie, appelle, pleure et gémit, et l’autre qui vous sourit, vous aime, exige amour, affection, argent, écoute, sympathie, vivre seul restera du domaine de l’impossible. L’on se doit d’être disponible.

Il faut alors ouvrir bien grands les yeux de son corps et de son âme pour bien voir l’autre, pour l’aider, le guider, le conseiller mais ils sont trop, ils sont « foule ». Alors, du plus profond de notre âme, avec toute la foi qui est mienne, je viens vers Toi, Seigneur, mais pas seule. Je viens Te prier mais je ne veux pas Te prier seule. Je veux prier en étant foule :

"Me Voici.
Les voici
Devant Toi, Seigneur...
Je Te les expose en m’exposant à Toi.
Je ne peux plus être seul.
Je suis foule, Seigneur,
Car les hommes m’habitent.
Je les ai rencontrés.

Et je Te les offre, Seigneur, avec leurs souffrances, leurs peines, leurs misères, leurs petitesses, leurs mesquineries mais aussi avec leurs joies, la beauté qui est en eux, leur dévouement, avec tout ce qui est en l’homme et que tu as créé, qui est grand, qui est unique, qui est Toi.

Et je Te prie, Seigneur, à tous ceux que je t’amène, donne-leur la paix, Ta paix. Donne leur la sagesse. Ta sagesse. Fais-les devenir amour. Ton amour.

« Je viens vers Toi, Seigneur. »
« Je Te les amène aussi en me présentant à Toi. »

« Oui, je veux être foule. »
« Mais foule en Toi, Seigneur. »

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M.J. Arlette ORIAN

Ancienne directrice d’une école de secrétariat à l’île Maurice

(re)publié: 01/11/2021
1ère public.: 30/11/1998