30e dim. ordinaire (25/10) : Pistes pour l’homélie
Piste 1
Chrétien ou non, je pense que cette phrase « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » est une parole universellement connue. Ce qui choque d’ailleurs parfois certains non-croyants qui reprochent aux chrétiens de considérer l’amour comme une invention qui leur est propre ou de s’être approprié l’amour comme s’ils en détenaient le monopole.
Il faut être honnête, l’amour n’est pas né avec l’Evangile, il existait bien avant Jésus. Mais alors, demandons-nous ce que le message de Jésus a de particulier et d’original, de nouveau ? Qu’est-ce qu’il est venu nous apprendre que nous ne savions pas, qu’est-ce qu’il est venu dire d’autre que ce qui était déjà connu ?
Si nous jetons un coup d’œil vers l’arrière, nous verrons que dans toutes les civilisations on a parlé admirablement de l’homme en mettant en avant : ses qualités, son intelligence, sa beauté, sa force, sa réussite mais, sauf de rares exceptions, on n’a pas parlé du pauvre, de l’homme abîmé, du laissé pour compte, de l’économiquement inutile, de l’homme physiquement repoussant, affectivement insignifiant ou socialement hors du coup.
Il a fallu attendre les prophètes de la religion juive pour rappeler au roi son engagement auprès des pauvres et aux puissants leur devoir de justice, au nom même de la pratique de leur religion. Puis il y a eu les Béatitudes (bienheureux les pauvres), le Magnificat (il élève les humbles), le « verre d’eau au plus petit ». Il a fallu voir Jésus s’arrêter avec compassion devant le paralysé, le lépreux… pour que renaisse et réapparaisse dans la société de son temps la reconnaissance du pauvre et que celui-ci acquière un statut digne d’humanité.
Une des spécificités de l’Evangile est de nous représenter un Dieu qui prend le visage du pauvre et dont la folie a été jusqu’à mettre « le dernier avant le premier ». Non seulement le verre d’eau est à donner au plus petit au nom de la dignité humaine, mais nous savons désormais que c’est aussi à Dieu que nous l’avons fait.
Cet événement a marqué un tournant de l’histoire. Et c’est ainsi qu’à la suite de Jésus des femmes et des hommes ont emboîté son pas. Oui, c’est grâce à Jésus et à tous ceux qui travaillent à sa suite que désormais, non seulement le pauvre est appelé au même destin que l’homme qui a réussi, mais plus encore, il le précède dans son Royaume.
Si nous nous réclamons de ce Dieu, notre rapport à lui ne peut donc en aucun cas justifier l’abandon d’un frère. Au contraire il commande de traiter quiconque comme prochain. C’est le sens des deux commandements « aimer Dieu et son prochain ». L’un ne peut aller sans l’autre. Le misérable, visage de Dieu, doit aussi recevoir un visage humain.
Quand on y pense réellement, ce commandement de l’amour du prochain, du pauvre jusqu’à l’ennemi, est fou, incompréhensible. Mais voilà, c’est ce Dieu tout autre, incompréhensible aux hommes que nous avons la mission de faire connaître et de communiquer autour de nous. Parce que seul l’amour pourra changer notre monde.
Piste 2
L’Evangile de saint Matthieu était particulièrement destiné aux Judéo-chrétiens, c.-à-d. aux Juifs convertis au christianisme. Jusqu’alors le plus important pour eux avait été l’observance minutieuse de la Loi. Matthieu va donc essayer de les faire évoluer vers la Loi nouvelle que Jésus leur propose et dont le cœur est l’amour.
Remarquez, qu’aujourd’hui encore, beaucoup de chrétiens pensent que le plus important est d’être « en règle » avec Dieu en observant les commandements et les rites, au point parfois d’en oublier l’essentiel : « Aimer. »
Les centaines de lois imposées au peuple juif par les scribes et les pharisiens, Jésus va les recentrer, les résumer en un seul commandement : le commandement d’amour mais un amour qui a trois visages. L’amour de Dieu, l’amour des autres et l’amour de soi.
Prenons-les dans l’ordre inverse :
L’amour de soi : il est étonnant de constater le nombre de personnes qui « ne s’aiment pas » ! S’aimer soi-même n’est-ce pas d’abord avoir sur soi un regard positif, oser prendre conscience de sa valeur, de ses potentialités, de ses forces vives, de ses capacités… ? S’aimer soi-même c’est d’abord se sentir bien avec son corps qui n’est ni impur ni mauvais mais qui est indispensable pour aimer l’autre, pour s’exprimer, communiquer, échanger. S’aimer soi-même c’est aussi se sentir bien avec ses idées, ses pensées, ses goûts… c’est savoir reconnaître sa grandeur et son originalité.
Evidemment cet amour de soi doit être équilibré, s’il est exagéré il nous entraîne soit dans l’orgueil soit dans l’égoïsme. Mais il est indispensable car si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, il nous impossible d’aimer les autres.
Aimer l’autre c’est désirer et travailler à son épanouissement, l’aider lui aussi à être « bien dans sa peau » et il le sera dans la mesure où il sentira que je le reconnais dans sa personnalité, qu’il a une place dans ma vie, qu’il existe, qu’il compte pour moi.
Mais ici encore il est important que cet amour de l’autre soit équilibré, sans exagération sinon il se vit au mépris de soi-même comme cela a été longtemps prôné par des responsables religieux qui insistaient exagérément sur « le don de soi » jusqu’à l’anéantissement !
Il est bon de souligner en passant que l’amour de l’autre n’est pas l’apanage des chrétiens et que tout bon humaniste aime son prochain autant que tout bon chrétien.
Quelle est donc alors la caractéristique du chrétien ? Elle est justement de relier ces 2 amours (de soi et de l’autre) à un troisième : l’amour de Dieu.
L’amour de Dieu n’est possible que par le détour des 2 autres. Ici encore il faut maintenir l’équilibre. Le croyant qui essaye d’aimer Dieu directement, sans passer par les deux autres dimensions, va vers la dérive du religieux. Sa foi est évasion de la société dans laquelle il vit et refus de la réalité du monde.
La tentation d’une certaine Eglise a été de réduire sa mission à la seule transmission d’un savoir religieux, de dogmes ou de vérités… ou d’un « vouloir aimer Dieu » au mépris de soi-même ou en oubliant de contribuer à l’épanouissement de tout ce qui est humain dans l’homme, en oubliant que l’amour de l’autre passe par le prix du pain et d’un juste salaire.
Rappelons-nous toujours que l’amour pour être équilibré doit reposer sur trois pieds : l’amour de soi, l’amour des autres et l’amour de Dieu.

Prêtre du diocèse de Namur, † 2017.
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