22e dim. ordinaire (30/8) : Pistes pour l’homélie
Piste 1
Il est impossible de faire un relevé de toutes les souffrances du monde. Nous en sommes écrasés ! Il suffit d’ouvrir son journal ou sa TV pour plonger dans l’horreur... Jusqu’où irons-nous dans la violence, la cruauté, les tortures les plus affreuses ?
Et pourtant des foules entières, chaque jour et dans toutes les langues, se tournent vers Dieu et le prient pour que ça cesse. « Dieu est-il sourd ? Pourquoi n’exauce t-il pas cette immense mobilisation de prières, de neuvaines, de pèlerinages, ces tonnes de bougies offertes et brûlées… ? S’il n’est pas sourd, serait-il alors indifférent ? »
Je crois que Dieu n’est ‘ni sourd ni indifférent’, mais c’est nous qui le connaissons mal. L’Evangile nous montre que Pierre, qui a fait un si bel acte de foi et qui est nommé premier « pape », même lui continue à se représenter un Dieu semblable aux divinités païennes des religions antiques, c’est-à-dire un Dieu tout puissant, omniprésent, un Dieu maître de toutes choses, un Dieu de majesté, de grandeur, assis sur un trône… et refuse l’image d’un Dieu souffrant sur une croix, il refuse l’image du Dieu que Jésus vient nous révéler.
En effet, lorsque le fils de Dieu se présente au monde n’est-ce pas comme un nouveau-né fragile, dépendant et vulnérable ? Comme un petit enfant obligé de fuir lui-même son propre pays pour échapper à la violence des hommes ? Ensuite Jésus va vivre de façon cachée pendant 30 ans, assidu au travail et à la prière. Un Jésus qui ouvre les bras aux petits enfants, aux malades, aux blessés de la vie… un Jésus qui ouvrira une dernière fois ses bras sur une croix, victime de l’injustice, de l’exclusion et la cruauté des hommes.
Le Dieu dont il est le visage, loin d’être un Dieu de puissance, est un Dieu de fragilité, de vulnérabilité, dépendant de l’homme. Un Dieu qui ne se laisse pas découvrir dans l’ouragan ou la tempête mais dans la bise légère.
Il est aussi un Dieu de contradiction :
Alors que le monde dit : heureux les forts, les puissants, les riches…
Jésus dit : heureux les pauvres, les humbles, les petits.
Alors que le monde s’incline devant les bien-pensants, les gens dignes et respectables…
Jésus va s’asseoir à la table des pécheurs, et lave les pieds de ses disciples.
Alors que le monde juge, condamne, punit les méchants et les coupables…
Jésus pardonne, relève et met debout.
Alors que dans le monde il n’y a pas de place pour l’étranger et le malade…
Jésus ne cesse d’accueillir et ouvrir les bras.
Et nous pourrions continuer la liste des oppositions ! Vraiment Jésus est venu tout mettre à l’envers : « Bienheureux les pauvres de cœur, les doux, les artisans de paix… »
Ne sommes-nous pas ici semblables à ces foules qui se pressaient autour de Jésus ? Nous aussi nous aimerions toucher seulement la frange de son vêtement pour notre guérison !
Et bien ici, dans cette eucharistie, nous avons bien plus que la frange de sa tunique, c’est lui-même qui se donne à nous. Il ne peut pas d’un coup de baguette magique ôter toutes nos souffrances, mais il vient porter notre croix, cette croix qui a pour nom : maladie, solitude, indifférence, inquiétude, chômage… oui, tout cela Jésus le vit avec nous. Non il ne nous abandonne pas, non il n’est pas sourd ni indifférent à notre prière ; son cœur, comme le cœur des parents pour leurs enfants, est tourmenté par nos détresses.
C’est d’ailleurs le sens de ce geste que nous allons poser maintenant : nous allons communier, c’est-à-dire partager avec Jésus sa divinité, mais il nous faut aussi croire que c’est lui, Jésus, qui le premier vient communier à nous, en partageant notre humanité laborieuse et souffrante.
Communier n’est-ce pas finalement s’unir tous avec le Seigneur pour supporter le poids de cette croix qui nous fait si peur, mais soulevée par tous, elle devient un fardeau plus léger et plus facile à porter.
Piste 2
Un tremblement de terre qui dévaste et tue, un cyclone qui ravage tout sur son passage… ne sont que la démesure des multiples souffrances quotidiennes et innocentes.
Si Dieu est tout puissant pourquoi permet-il de telles souffrances ? Ou il n’est pas tout puissant comme on se plaît à le dire ou il n’est pas bon comme on essaye de nous le faire croire. Tel est le dilemme !
L’erreur justement est que Dieu n’est pas comme on l’imagine, ni comme Pierre se le représentait déjà : un Dieu qui peut supprimer la souffrance et la mort. Non, Dieu n’est pas une toute puissance magique qui d’un coup de baguette peut faire disparaître la souffrance. Tout au long de sa vie Jésus a essayé de démonter cette image de Dieu semblable aux divinités païennes que l’on imaginait toutes puissantes. Depuis sa naissance dans une étable jusqu’à sa condamnation et sa mort sur la croix il nous révèle un Dieu vulnérable, un Dieu fragile, un Dieu souffrant avec nous.
Pas plus aujourd’hui qu’alors Dieu n’est pas tout puissant, il ne peut empêcher les tremblements de terre, les cyclones ni la mort d’un enfant.
Mais d’autre part, son amour, lui, est tout puissant !
Quelle est la nuance ? Pour comprendre prenons l’exemple des parents.
Tous les bons parents font leur possible pour que leur enfant grandisse et accède au bonheur. Pourtant il peut arriver que leur enfant se blesse, tombe malade, échoue, connaisse le chagrin… Les parents n’en portent pas la responsabilité, mais ils en souffrent autant sinon plus que leur enfant, ils ne sont pas tout puissants mais ils n’y peuvent rien. Il serait insensé de la part de l’enfant de leur reprocher. Cependant dans leur grand amour, les parents vont faire tout ce qui est en leur pouvoir pour aider leur enfant en le conduisant soit à l’hôpital, chez le médecin, soit en l’aidant dans ses travaux…
Si l’enfant ne peut faire de reproches pour le mal qui l’atteint, il doit remercier ses parents pour tout le bien qu’ils lui procurent…
Il en va de même pour Dieu.
Non il ne porte pas la responsabilité du mal, ce serait tout à fait injuste de lui en vouloir. Il n’est pas un magicien qui joue avec sa baguette. S’il ne peut empêcher la souffrance il la porte autant que nous, avec nous. Mais comme les parents, son amour bienveillant est capable de faire des prodiges de patience, de pardon, de soutien dans notre lutte contre le mal pour le supporter avec force et courage.
Comme l’enfant vis-à-vis de ses parents nous ne pouvons donc que remercier Dieu pour son aide et sa bienveillance.
Oui, nous sommes souvent injustes à l’égard de Dieu. Nous l’accusons d’être le tout puissant pervers, alors qu’il s’est présenté à nous comme un bébé couché dans une mangeoire, comme un pauvre, un innocent cloué sur une croix. Où donc est sa puissance lui qui ne se laisse découvrir et reconnaître qu’au milieu des marginaux, des pécheurs, des enfants et de tous les petits ?
Ne pensons pas que notre prière puisse servir à amadouer la colère de Dieu ni à attendrir son cœur endurci ni encore à éveiller son attention… non, car plus que nous Dieu se bat pour éloigner le mal et porter avec nous le fardeau trop lourd de notre propre croix.
La plus belle, la plus vraie prière n’est-ce pas la confiance en un Dieu qui nous porte dans ses bras, et, quelles que soient nos peines, la prière de la reconnaissance pour son amour qui nous accompagne en toutes circonstances.
Piste 3
Dieu serait-il masochiste ? C’est un peu ce que nous laisserait croire l’image de Dieu que la tradition nous a transmise : un Dieu qui aime les sacrifices, qui savoure avec délectation l’offrande de nos souffrances et de nos peines.
Cette conception d’un Dieu qui jouit de nous voir souffrir est encore bien présence dans le monde et, même si nous nous en défendons, cette idée de Dieu est encore insidieusement présente dans notre propre conscience.
On nous a fait croire que le Père exigeait de voir souffrir et mourir son fils pour apaiser son courroux et racheter le péché des hommes !
Aujourd’hui encore les hommes ont bien du mal d’imaginer Dieu autrement que les anciens qui vénéraient leurs divinités en leur offrant toutes sortes de sacrifices pour attirer leur bienveillance. Des divinités, faut-il le dire, souvent assoiffées de sang !
C’est cette image de Dieu que Jésus a voulu abolir pour nous révéler un Dieu de bonté et de pardon sans limite. Pourtant, me direz-vous, Jésus ne nous invite-t-il pas aujourd’hui encore à porter la croix ? N’est-ce pas une invitation à choisir la souffrance dont cette croix est le symbole ?
Non, justement, et si nous faisons attention nous remarquerons que Jésus ne dit pas « porter la croix » mais « porter sa croix ». Il ne nous demande surtout pas de rechercher des souffrances supplémentaires, comme si nous n’en avions pas assez, mais il nous dit tout au contraire qu’avec les peines inhérentes à notre vie cela suffit. Loin de lui d’en rechercher davantage.
Pour comprendre le message de Jésus, allons a contrario, regardons celui qui refuse de porter sa croix !
Refuser de porter sa croix, c’est refuser ses échecs, les ennuis, les côtés pénibles du travail… c’est refuser ses bobos, les aléas de la vie… c’est refuser de vieillir, de se déranger…
Celui qui refuse de porter sa croix est un éternel mécontent, toujours révolté, il s’enfonce lui-même dans sa souffrance qu’il refuse, il s’enfonce dans son deuil, dans sa mort.
Or Jésus, comme toujours d’ailleurs, nous propose aujourd’hui une recette de bonheur.
Il ne demande pas que nous allions au devant de souffrances gratuites, inutiles, qui ne construisent rien, tel que porter un cilice, se flageller, faire des sacrifices inutiles… non, il nous demande simplement d’accepter les peines qui se présentent à nous, que nous n’avons pas choisies mais qui nous adviennent au fil des jours souvent à l’improviste, de manière inattendue. Celui ou celle qui aime sait ce que c’est que se sacrifier, mais son sacrifice est constructif, il crée du bonheur à celui que l’on aime.
Mais, et nous en avons sans doute déjà fait l’expérience, nous pouvons dire que notre croix est bien légère par rapport a celle des autres. Avez-vous déjà remarqué, que ceux qui ont été gravement malades et qui ont du suivre de lourds traitements, très souvent lorsqu’ils reviennent de clinique disent : « En voyant la situation des autres, je reprends mon cas. » Ou encore, qui de nous échangerait sa situation même très douloureuse avec ces populations que nous voyons chaque jour à la TV dans des pays en guerre ou qui tentent de manière inhumaine d’y échapper par mer ou à travers le désert…
Si donc, en voyant de telles souffrances je peux dire « je reprends mon cas », cela signifie que nous sommes capables de porter davantage encore de souffrance. Alors, au lieu de rechercher des souffrances gratuites, inutiles… gardons cette énergie pour aider les autres à porter leur croix trop lourde.
Et curieusement en portant la croix des autres nous oublierons vite la nôtre ou du moins celle-ci nous semblera beaucoup plus légère et facile à porter.

Prêtre du diocèse de Namur, † 2017.
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